La tête dans la lune

...place de l'Opéra

Posté par Attar Silas le jeudi 31 août 2023

Place de l’Opéra / Edouard Cortes

J’étais descendu dans un hôtel à deux pas de l’avenue de l’Opéra. Non que les grands boulevards me passionnent, mais je m’étais lassé des prétentions intellectuelles de la rive gauche. Ici, sous la protection des grands magasins, c’est le commerce qui règne. Le commerce, pas les affaires. Pour les affaires, il y a la Défense. Mais pour une fois, moi, je n’étais justement pas en voyage d’affaires.

Elle non plus d’ailleurs. Comme moi, elle s’inventait des colloques, des séminaires, des prospects à voir et de bonnes raisons de disparaitre. Cela peut vous paraitre anodin, dérisoire, mais pour nous en vérité, c’est une affaire de vie ou de mort. Je vous assure, c’est de la pure légitime défense.

Installé à la terrasse d’une brasserie, j’attendais que son train daigne faire l’effort de ne pas avoir trop de retard. J’essayais de tromper l’absence en imaginant les conversations que l’on allait avoir, les éclats de rire, nos nombreux baisers, et surtout, en l’imaginant nue. Je me retenais de lui envoyer des messages, mais je devais avoir un air de ravi de la crèche, puisque même les passantes me souriaient lorsque je les regardais marcher.

J’étais néanmoins inquiet. A chaque nouvelle rencontre, au moment précis où son visage allait entrer dans mon champ de vision, j’étais saisi par l’angoisse qu’elle décide que non, finalement, je n’en vaux pas la peine. Elle n’allait pas quitter son mari, je n’allais pas quitter ma femme. Ce n’est pas la question. Mais l’amour, même adultère, reste de l’amour, et il est peut-être encore plus fragile.

Il n’a, par définition, nulle nécessité. Il n’a pas pour lui l’assurance du poids des années, la solidité protectrice d’un quotidien établi, ou le caractère officiel d’un engagement contractuel devant témoin. Il est l’écume, le surplus, la variable d’ajustement, la parenthèse qui s’ouvre et se referme, improbable et imprédictible par définition.

Le long de l’avenue, c’est le bal des valises à roulettes. Elles trainent une multitude de touristes, des couples suédois, des groupes asiatiques, des personnes seules qui déambulent, et d’autres qui, clairement, ne sont pas là pour jouer au touriste. C’est la valse des allers-retours et la procession des monuments. Mais aucune valise ne m’apporte la nouvelle que j’attends.

L’incertitude m’agace, mais c’est un problème de riche. J’attends la femme que j’aime et qui m’aime, et avec laquelle nous ne quitterons pas notre chambre d’hôtel pour les trois prochains jours. Je peux bien sacrifier une heure ou deux au spectacle de la foule et à l’indolence la plus régressive.

Le soleil écorche les dorures de l’opéra. La lumière tintinnabule et attrape mon attention. Le ciel est bleu comme une promesse d’enfant. J’observe fasciné la façade du vénérable bâtiment, tandis qu’un attroupement se forme sur ses marches autour d’un musicien. Je n’entends pas sa musique, mais il doit être bon. Les applaudissements nourris, et l’image d’Épinal.

Soudain, quelqu’un s’installe à côté de moi. Je me retourne, et c’est son visage. Elle me sourit et je l’embrasse. Elle me dit que je suis beau quand j’ai la tête sur la lune. Je lui réponds que je pensais justement à la sienne, de lune, et qu’il faudrait s’en occuper. On se lève ensemble pour un décollage imminent. Au moment de régler, je remarque que la serveuse à un air de Mona Lisa. Le Louvre n’est pas loin. Peut-être qu’elle aussi rêve de s’échapper.