Ghost

Celui qui reste perd tout.

Posté par Haslam Atufal le lundi 30 mars 2026

Morning Sludge Painting / Matt Cauley

Elle se demandait à quel moment cela avait merdé. Hier pourtant tout allait bien. Peut être après le déjeuner, quand il a dit cette chose bizarre, « Demain je pars » ? Elle n’avait pas relevé sur le coup. Elle n’écoutait pas tout ce qu’il raconte. C’est vrai quoi, comment savoir ce qui est important quand c’est noyé dans la masse ?

Peut être qu’en réalité il faudrait pouvoir remonter la chaine des évènements jusqu’au moment où un anthropoïde n’attrape cette idée étrange d’apprivoiser le feu. Ou celle où un poisson ne décide que finalement les branchies sont has-been. Peut être qu’en réalité les choses ont merdé il y a déjà belle lurette, et que l’on ne peut que subir la longue chaine des conséquences qui découlent de cette erreur fondamentale.

Toujours était-il que cela avait merdé, et que depuis il ne répondait plus à ses messages. Ghost pur et simple. Comme si l’on pouvait d’un simple revers de la main effacer tout un pan de la réalité. Il suffit de bloquer un numéro, c’est facile. Elle se disait qu’il devrait y avoir une loi contre ça, le ghosting. Une loi avec de lourdes peines, des conséquences, des réparations, de la justice ! La justice, enfin ! Voilà ce dont ce monde a besoin, de la justice !

Il fait quoi, celui qui est laissé de côté ? Celui qui est abandonné ? Celui a qui personne n’a pris la peine de lui donner des explications, une bonne raison pour justifier ce qui lui arrive ? Parce ce que ç’est celui qui reste qui se retrouve à devoir porter l’histoire pour deux ! C’est lourd, une histoire d’amour que l’on se retrouve seul à porter. C’est lourd, l’absence. C’est lourd, le vide.

Celui qui part abandonne à l’autre le soin de devoir tout ranger.
Celui qui part gagne tout.
Celui qui reste perd tout.

Et pourquoi le monde continue-t-il de tourner quand on trébuche ? Comment font-ils, ceux qui restent debout même quand ils tombent ? Elle se disait qu’elle avait dû rater l’école le jour de cette leçon. C’est bien dommage, pour une fois qu’elle aurait pu y apprendre quelque chose de véritablement utile ! Elle imaginait la scène, Mme Labrousse, prof principale et de français, commencer son cours par « Aujourd’hui nous allons travailler l’art d’être abandonné comme une vieille chaussette ! En groupe par deux s’il vous plait ! »

Elle en aurait bien parlé à une copine ou deux, mais qu’allaient-elles bien pouvoir lui dire ?

« Oh ma pauvre ! Tu vas bien ? » (Ben non connasse, sinon je ne t’aurais pas appelé !)
« Mais quelle sombre sous-merde ! » (Ce n’est pas vrai elle le sait bien).
« Viens, on va prendre un verre ! » (Elle ne veut pas).
« Je le savais ! Je t’avais prévenu ! » (C’est faux).
« Faut que je te présente, tu vas voir, il est adorable ! » (Je n’en doute pas, mais ce n’est pas lui que je veux).
« Tous les mêmes ! À mort le patriarcat ! » (Ouais ouais, c’est pas toi qui t’es mariée en mode princesse déjà ?)

Un sourire se dessine sur son visage. Si nous étions dotés de la capacité de lire les pensées des autres, l’humanité aurait disparu il y a belle lurette !

Mais peut être qu’alors elle aurait su ce qui se passe. Elle aurait eu des réponses. Ou à défaut de réponses, des indices, des traces, des éléments de preuves. Peut être qu’elle aurait pu prévenir ce qui s’est produit. Ou peut être pas. Peut-être que ces choses-là sont inéluctables depuis la guerre du feu et l’invention de la roue.

Soudain, le téléphone s’allume, et son nom s’affiche. Et ça lui fait comme un coup de poing au plexus. Le souffle coupé, elle regarde la notification du message sur son téléphone.

Et maintenant, ai-je vraiment envie de savoir ? hésita-t-elle.