Death of Orpheus / Henri Levy
Alors voilà. On va dire que tu as 45 minutes pour raconter ta vie. À deux euros la minute, tu as intérêt à être efficace. De toute façon, ça ne sera pas une minute de plus. L’horloge tourne. Tic tac tic tac. Par quoi commencer ? Tu prends une grande inspiration, puis tu t’élances.
Pour les généralités, ça va, tu gères. Tu déroules ta carte de visite, en prenant soin de passer par toutes les étapes obligatoires. Tu réalises que tu les étires un peu, ces prolégomènes, que tu brodes les faits insignifiants que tu t’y accroches comme à une bouée. Tu n’as toujours rien dit des raisons de ta présence. Tu tournes autour du pot. Comme l’homme devant toi ne dit rien, ne note rien, n’exprime aucune réaction, ça empire. Tu vois qu’il regarde l’heure. Tu sais que tu n’as pas le temps, et lui non plus.
Forcément au bout de ce monologue, tu sais que tu dois rentrer dans le vif du sujet, mais tu bafouilles. Ta voix déraille, tu vas trop vite, tu prends des raccourcis. Forcément tu mens. Tu finis par mentir parce que comment ne pas ? Tu sais qu’il sait que tu mens, alors tu mens encore plus fort. Bravo, maintenant tu en as tellement fait, tellement surjoué, que tu sais pour sûr qu’il sait que tu mens, à moins d’être aveugle et sourd. Ce qui serait tout de même ballot pour un psy.
Tu oublies ce que tu voulais dire, les véritables raisons de ta présence ici. Rien ne se passe comme prévu. Ton petit scénario s’effondre sous tes yeux. Tu te dis que tu as fait une connerie, que tu as encore trébuché, que tu es trop con. Alors tu te refermes. Il reste encore 20 minutes à cet échange, mais l’entretien est terminé. C’est fini, la fenêtre d’opportunité est refermée. Tu meubles en attendant la fin de ce calvaire.
Quelle perte de temps. Tu te dis que tout ce que tu veux en vrai, c’est juste baiser. Que ça serait mille fois plus efficace qu’une thérapie. Mais pour baiser il te faut aimer. Tu es comme ça, tu le sais. Tu as déjà essayé sans aimer, mauvaise idée. Quand tu n’aimes pas, tu ne bandes pas. Et pour aimer, il te faut une amoureuse. Une qui t’aime et que tu aimes en retour. Et ça, c’est aussi rare qu’une licorne suédoise qui danse le tango à Shanghai.
Tu divagues un peu. Tu es Orphée aux enfers, si ce n’est que tu as bu les eaux du Léthé par mégarde, et que du coup tu as oublié Eurydice. Tu n’as pas oublié qu’il y a une bonne raison à ta présence dans les limbes, mais tu ne sais pas qu’Eurydice t’attend. Tu ne sais même pas qu’Eurydice existe. Tu sais juste que tu as oublié quelque chose d’hyper important, et ça t’angoisse, ça t’obsède. Oui mais quoi au juste ? Un nom, tu veux un nom, une phrase, un paragraphe ! Si seulement tu pouvais nommer ce vide qui te dévore…
Mince ! Pendant que tu te disperses, l’entretien s’est poursuivi. Une question est venue interrompre ton monologue automatique. Tu disais quoi déjà ? Tu t’excuses d’avoir perdu le fil. On te répond que ce n’est pas grave, qu’au contraire il faut ne pas chercher à avoir un fil, qu’il faut savoir lâcher le bord de la piscine pour aller là où l’on n’a pas pied.
Perdre le contrôle…
Mais quel contrôle est-ce que j’exerce au juste sur quoi que ce soit dans ma vie ?
J’invente sur le champ une réponse foireuse qui ne tient pas la route, et comme depuis le début, je sais qu’il sait. Tu as l’impression d’être le gosse au collège à qui on vient de baisser le jogging au beau milieu de la cour de récrée et qui essaie de se rhabiller en cachant son embarras. Tu ne sais même pas d’où elle te vient, cette image ! Personne jamais ne t’a fait ça ! Et pourtant tu sais exactement ce que cela fait, et cela te le fais ici et maintenant.
Mais qu’étais-je allée aller m’imaginer ? Qu’il suffirait que je m’assoie sur un fauteuil confortable devant un inconnu pour être capable de raconter ma vérité sans ni la travestir ni la déformer ? Quelle naïveté ! Je ne suis déjà pas capable de la regarder en face ma vie, alors décrire une histoire que l’on ne connaît pas dans un endroit que l’on ne connaît pas à quelqu’un que l’on ne connaît pas, pfff…
Ah, ça y est ! Il m’explique qu’il faut réaliser une ou deux séances de plus avant de déterminer exactement la suite des événements. Il me propose de prendre un second rendez-vous. Je bafouille que je n’ai pas mon agenda, que je le rappellerai une fois chez-moi.
Je sais qu’il sait que je mens encore une fois.
Je sais qu’il sait que je lui mens une dernière fois.
En descendant l’escalier de la cour intérieure de ce bâtiment haussmannien, je découvre un petit jardin privatif parfaitement entretenu qui tente de donner au tout un air de village caché. Marrant comme on ne voit pas les mêmes choses à l’aller puis au retour. Ce côté authentiquement toc teintera d’un air surréaliste la totalité de l’entretien qui venait de se conclure. En ouvrant l’immense porte donnant sur la rue, je m’attendais presque à voir tomber du ciel des hommes en chapeau melon tenant des pommes vertes.
Deux minutes plus tard, il pleuvait à verse.