Lucifer / Franz Stuck
( Archive - Avril 2022 )
« Il y a tout un pan que tu n’exposes jamais. Une face cachée. Tu es un gouffre, et tu me fais peur. »
Le Duc des Lombards était blindé ce soir-là. J’écoutais vaguement les musiciens sur la scène, un air de blues, une ambiance ouatée, en sirotant un bourbon glacé. J’étais seul, comme à chaque fois que je vais écouter du jazz, que ce soit ici, à la Huchette ou ailleurs, à Paris, à Tokyo, à Los Angeles.
Invariablement, il arrive toujours, ce moment de solitude. Alors, je ne trouvais refuge qu’au cœur de la nuit. Et si vous pensez qu’un homme seul attablé dans un club de jazz peut avoir une quelconque connotation romantique, c’est que vous n’avez jamais essayé de sortir seul un soir.
Seul, d’office, tu es jugé coupable ou de la pire dérive, ou de misanthropie. Tu es dangereux, ou malade, ou dragueur pitoyable et en tout cas, indigne de toute compagnie. Dans les clubs de jazz, au moins, je pouvais me prétendre mélomane. On me fichait la paix. Et la paix, c’est une bonne chose ça, la paix.
Dans le fond, je ne comprenais pas ce besoin de se réunir, de se retrouver pour célébrer la vie. En particulier, les groupes bruyants m’agaçaient, de la cohésion de façade, des faux semblants. La nuit n’est pas faite pour ça.
La nuit ne se célèbre pas. Elle se consume.
J’avais envie d’une histoire sans lendemain. M’allonger à côté d’un corps inconnu et m’endormir enlacé par des bras qui me resteront à jamais anonyme. Les histoires sans lendemain ne vous mettent pas au défi, elles n’attendent rien de vous, ne vous demande ni l’impossible ni le meilleur, ce qui reviens du pareil au même.
« M’as-tu déjà trompé ?… Non, attends, je ne veux pas le savoir. »
Je donne sans qu’on me le demande. Ça a toujours été mon problème. Donner sans attendre ni retour ni contrepartie. Je suis à la source de ce qui ajoute au monde, mais ne lui enlève pas. Car la vie n’est pas un jeu à somme nulle. S’il est parfaitement possible de la perdre, je ne voyais pas pourquoi il ne serait pas possible de la gagner.
Le négrier me retrouve. Il s’installe, commande toujours la même chose, me demande comment je vais, tire une grimace. Elle est partie, me demande-t-il. Non, c’est moi qui pars, lui répondi-je. Le négrier esquisse un sourire. Où ça ?, me demanda-t-il. Je ne réponds pas.
En vérité, je n’en sais rien, et il le sait. J’ai suffisamment de Miles sur ma carte de fidélité pour faire trois fois le tour du monde. Mais ce soir, je m’en fiche. Le jour se lèvera demain, que je le veuille, on non.
Elle a toujours su. Dès le premier jour. Mais elle ne voulait pas comprendre. Elle ne voulait pas admettre que jamais elle n’aurait pu dévier la trajectoire de mon fleuve. J’ai essayé de lui dire, de lui démontrer rationnellement que je ne connais ni mur ni entrave, que même si je le voulais, je ne pourrai contenir ni les mots, ni la mémoire de faire son œuvre.
Elle voulait me sauver.
Mais c’est son salut qu’elle voulait trouver dans le mien.
« Tu veux la vérité. Tu veux vraiment savoir ce que je pense ? Tu n’as jamais cessé de te mesurer à ton père, tu passes ton temps à te construire plus grand, plus fort, plus lumineux. Mais tout le monde s’en fout tu sais, et lui aussi. Il est mort, et rien de ce que tu feras ne pourra rien y changer ! »
Ouch.
Le négrier se tait. Il attend son heure, la fin du morceau, les applaudissements enthousiastes ou ceux vaguement appuyés. À moi, il se mesure. Il aimerait tant m’ajouter à son bestiaire, faire de moi sa possession. Ça fait longtemps qu’il me tourne autour, longtemps qu’il attend ma chute, le faux pas qui me ferait basculer dans l’ombre.
Magnanime, je le laisse me poursuivre de ses avances.
Le soir du 23 juillet 1932, ce n’est pas le diable que Robert Johnson a rencontré. Ce n’est pas au diable qu’il a vendu son âme contre son talent. C’est le négrier qui l’a découvert. À lui, ou à l’une de ses incarnations. Le négrier, apparu avec la naissance de l’écriture, au moment où l’homme s’est doté des outils pour se construire une conscience.
Il me paye un verre, me parle de ses affaires, de sa dernière conquête sur Gleeden, des impôts qui ne le lâchent pas. Il dit, tu devrais bosser avec moi, il y a plein d’argent à se faire. Il me paye un verre.
Et pendant tout ce temps, je garde le silence. Je ne réponds pas, ne dis rien. Car si je passe la nuit dehors, c’est pour mieux lui laisser le temps de vider l’appartement, qu’elle prenne ce dont elle a besoin, ce qu’elle veut, et que sereine, elle puisse partir.
Je pourrai la retenir. Et peut-être bien que je pourrais y parvenir, si je le voulais vraiment.
Mais ce soir, ce soir, je ne le ferai pas.