We’ll See How It Goes / Liz Slome
( Archive - Eté 2022 )
Plutôt jolie, elle avait dans le regard cet air fracassé de celles qui avaient trop aimé à sens unique. Cet air qui dit « J’ai besoin de toi ce soir, mais demain je t’aurai oublié. »
Pour l’amour, moi, je n’aime pas payer. J’ai mes filons. Je sais où aller piocher du réconfort quand le besoin se fait pressant. J’offre un verre, deux, trois parfois. Je fais mon numéro, ou un autre, ou un autre encore. J’ai tout un répertoire. Ma spectatrice sait bien où je veux en venir. Mais on passe par toutes les figures obligées, les invitations à demi-mot, les contresens à peine voilés, les sous-entendus sans masque.
En règle générale, mes cibles, je ne les écoute pas. Pas vraiment. Tu vois bien ce que je veux dire. Écouté, on me paye pour ça ! L’écoute active, la compassion professionnelle, la bienveillance institutionnalisée. Mais chassez le naturel, et il revient au galop. Ce soir, ce soir-là, je n’ai pas pu m’en empêcher.
Je crois que c’est sa voix. Une voix un peu rauque. Trop de clopes, de larmes, et de petits matins café serrés dans une petite cuisine blafarde. Je fermai les yeux, et sa voix, elle me faisait bander. Une voix, tu vois, c’est fort une voix. La mienne, c’était mon arme ultime. J’y avais mis dedans toute ma confiance, tout mon ego, et l’art de choisir mes mots. Enlève-moi ma voix, et il reste quoi ? Rien, un petit tas insignifiant, c’est tout. C’est important la voix. La voix, c’est mon métier. Du coup, elle me faisait bander rien qu’à parler de tout et de rien, et j’essayais de n’entendre que son timbre, de ne pas laisser passer quoi que ce soit de signifiant.
Elle dit, je sors rarement seule. Elle dit, j’attends quelqu’un. Elle dit, pourquoi pas un verre, juste un. Elle ment. Elle ment, et je le vois bien, et je vois bien qu’elle espère que je ne le vois pas. Le serveur apporte nos verres, et ils se connaissent bien. Elle joue à domicile. Je note.
Je ne sais pas comment on en vient à parler de thérapie. Peut-être à cause de la folle furieuse qui s’est mise à danser les seins à l’air sur le bar. On la regarde s’agiter, elle s’imagine sexy, elle est juste saoule, et nous on rigole. « Tu as déjà fait une thérapie toi ? » qu’elle me demande. Je ne sais pas, non, je ne crois pas lui dit je. À mon tour de mentir. Elle fait mine de me croire. « Avant, on allait se confesser, c’était plus simple. » ajoute-t-elle. « Aujourd’hui, c’est pareil, mais tu payes. » Je réponds que l’église n’était pas plus gratuite, que la dime existe toujours, et que la thérapie n’est pas forcément une confession.
Elle rigole. « Comment tu sais tout ça toi ? » Je ne sais pas, j’imagine. Je m’enfonce. « Le curé lui, il a un truc que les psys n’ont pas. » Sûre d’elle, elle tire une latte sur ma cigarette électronique. En me la rendant, elle appuie son regard sur mes pupilles. Je tire à mon tour, goute le parfum de son rouge à lèvres, comme un avant-gout de plus tard. « Le curé, lui, il donne l’absolution. »
L’absolution. Je lui dis, l’absolution, c’est ce que tu recherches ? Le pardon, le retour à la virginité ? Il n’y a pas de retour en arrière, une fois que l’on a gouté à la pomme. Le curé, lui, te donne son absolution, mais elle n’a de valeur que dans la foi que tu lui accordes.
« Ouais, peut-être. » Du bout des doigts, elle remue la glace dans son verre. Elle regarde vers le bas, et j’observe le lobe de son oreille, encore fine et joliment dessinée. Une authentique héroïne de roman d’Haruki Murakami. Le genre dont on tombe amoureux avant de disparaitre dans un interstice entre deux mondes. « Moi, ce que je veux, c’est l’absolution intérieure. »
Je crois que c’est à ce moment-là que je l’ai regardé pour de vrai. Porter le regard sur quelqu’un, c’est lui donner corps. Le regard transforme l’objet observé, il y a des conséquences. « Si tu continues à me regarder comme ça, je ne réponds plus de rien… »
« Viens. » lui dis-je. « Je vais voir ce que je peux faire pour ton absolution intérieure… »