Sleeper / Loïc Desroeux
( Archive - Eté 2020 )
J’en avais partout. Mes chaussures avaient été recouvertes, et même le bas de mon jean était taché. J’observais avec incrédulité, comme si c’était trop improbable pour être vrai. Tellement inattendu que j’en avais du mal à croire que ça venait d’arriver. À moi.
Il faut dire qu’en guise d’introduction, une fille qui vous vomi sur vos chaussures, on a connu mieux.
Ça tombait plutôt mal d’ailleurs. Pour une fois que je ne finissais pas une fête de la Musique détrempé, humide et misérable. Il avait fait si beau, toute la journée. J’avais marché, chanté, dansé, une bonne partie de la nuit. J’avais bu aussi, un peu. Pas mal.
Mais rien en comparaison d’elle.
Elle avait déboulé sur moi du coin de la rue. Elle marchait sans regarder où elle allait. La collision avec mon torse fut visiblement celle de trop pour cette soirée. Moi, j’en avais vu d’autres, mais là, elle battait des records.
Elle s’est confondue en excuses maladroites, avant de s’écrouler sur un banc à côté, la tête entre les mains. J’ai sorti un paquet de mouchoirs, pour me rendre un semblant de dignité. Puis je l’ai regardé. Elle était dans un état misérable, au bord du coma éthylique. Son maquillage avait coulé, lui faisant comme de grandes trainées sur les joues. Je lui offris un mouchoir, et le fond de ma bouteille d’eau.
Installé sur le banc, j’attendais un peu. Un peu par gentillesse, un peu par pitié. Ma colère céda la place à une authentique curiosité. Elle marmonna « Pardon, pardon, je suis désolé… ». Je ne répondis rien de bien précis. De toute façon, moi aussi j’en tenais une sévère. Mais il faisait bon, et on était bien, là, sur le banc.
En principe, l’instinct de survie de la Parisienne aurait voulu que dans son état, elle me dise de la laisser seule, qu’elle avait déjà un copain, que son amie allait la rejoindre, bref d’aller me faire voir ailleurs, et bien profond si possible. Mais elle était au-delà de tout sens de préservation. Et moi, comme un con, je ne pouvais pas la laisser seule dans cet état-là.
Elle me demanda mon prénom, je lui demandais le sien. On parlait de tout, de rien. Elle avait mal au crane, mais on s’inventait des histoires, en regardant passer les gens. À quatre heures du matin, tout le monde s’en fout, hein, de ce que l’on raconte.
Elle disait « Toi, tu es un mec gentil, hein ? Un mec sympa ! » Je riais, puis j’essayai de lui faire peur, en lui disait que si ça se trouve, j’étais un violeur ou un serial killer. En vain. Je ne suis pas crédible dans ce registre.
Je lui demandais si elle habitait loin. Rue de Charonne, deux cents mètres à parcourir. J’étais crevé mais je lui dis je te raccompagne. On a marché côte à côte les cent premiers mètres. Les cinquante suivants, je la tenais par l’épaule. Le reste du chemin, les dix derniers mètres, je l’ai porté sur mon dos.
À Paris, seules les façades sont grandioses. Derrière, tout est petit et étroit.
Son petit studio du second donnant sur la cour intérieure était typique. De son lit à la cuisine, il ne devait pas y avoir plus de 3 mètres. Sur les murs, une reproduction de Klimt, une autre de Gauguin. Et partout, des photos. Je la déposai sur son lit, et lui défit ses bottes. Elle protesta, vaguement, me donna un coup de pied. Puis se rendormi.
Je restai seul, dans cet appartement inconnu, à l’aube. Je fis le tour des clichés. Ces bonnes amies, un voyage en Amérique du Sud, un concert, ses parents en province. Un mec, qui revenait souvent.
Je me retournai vers le lit en glissant ma main dans mon cou encore endolori. Elle dormait, les cheveux en bataille, et je me demandais ce que je foutais là. Aucune chance qu’elle s’étouffe étant donné qu’elle s’était vidée sur mes baskets ! Il fallait que je parte, avant que ça ne se transforme en galère.
Sur un petit bloc-notes qui trainait dans sa kitchnette, j’inscris « Tu as beaucoup de chance. Peut-être que ce soir, tu ne t’en es pas rendu compte. À l’avenir, prends soin de toi, et évite les inconnus. » J’hésite un instant à laisser mon numéro, puis pose le crayon.
En sortant, j’ai pensé à la prisonnière endormie, celle de Proust. À Albertine. D’un dernier regard sur son corps, je me demandai dans quels rêves sans fond elle s’est enfoui la tête. Demain, elle se demandera comment elle est rentrée. Mais moi, il faut que je chope le premier métro.