L'averse

Ici, aucune bombe ne tombe. C’est peut-être pour cela que plus personne ne regarde le ciel.

Posté par Haslam Atufal le jeudi 9 avril 2026

Red Landscape / Marilina Marchica

Il pleut des bombes, et c’est absurde. On peine à se représenter la nature exacte de cette absurdité. On fourre un œuf métallique de centaines de kilos d’explosifs, que l’on charge par dizaines dans des avions pleins de kérosène, avions qui vont parcourir des centaines de kilomètres pour les larguer sur des écoles, des ponts, des hôpitaux, et parfois, de temps à autre, une cible militaire. On largue des bombes, et le lendemain, on recommence. On rase des familles entières, des villes entières, des pays entiers, et on s’étonne de n’avoir rien gagné. Il pleut du métal, des corps calcinés, des geysers de feu, et on s’étonne de ne pas avoir la paix.

Ici, il ne pleut pas de bombes. Il règne un air estival, et la ville est remarquablement douce. Les enfants vont à l’école le long des trottoirs que les chiens en laisse balisent méthodiquement. Comme il fait chaud, c’est la multiplication des vélos et des jupes courtes. On croise de la nonchalance et des ambitions, des amitiés solitaires, des amoureux qui se séparent et des gens qui ne s’aiment pas s’embrasser. Il pleut des bombes, mais il pleut des bombes ailleurs. Ailleurs, c’est loin. Ailleurs, c’est autre part. Ailleurs, que veux-tu que l’on n’y fasse ? Ces bombes ne sont pas nos bombes. Ces enfants ne sont pas nos enfants. Leurs vies ne sont pas les nôtres. Oui, mais pour combien de temps ?

Certaines nuits, j’en perds le sommeil. Je déambule, je tourne en rond, j’entends les sirènes au loin, les refuges que l’on recherche, mais que l’on ne trouve pas, les raisons d’état qui assassinent en vain tandis qu’ici on dort. Où sont les vasques pleines d’eau capable de laver le sang sur nos mains ?

Seule la pleine lune cueille le fruit de mes préoccupations. J’écoute le souffle des miens, et je t’assure qu’il n’existe rien de plus beau au monde que le souffle serein d’un enfant qui rêve. Je m’installe dans le salon, et Morphée vient me tenir compagnie.

Il n’est pas chiant, Morphée. Il est juste fatigué, un peu. Il dit que les temps sont durs, plus durs que quand ils l’étaient vraiment. Il dit que jamais nous n’avons été bannis du Paradis, que l’Éden est là, juste sous nos yeux, qu’il nous suffirait de les ouvrir et de tendre les doigts pour le toucher. Il dit que le sort qui nous afflige est de notre fait, que nous avons choisi l’enfer plutôt que la félicité. Il dit que nous le savons bien, et que pourtant nous ne pouvons pas nous en empêcher. Il dit qu’il est fatigué. Je lui réponds que moi aussi.

L’aube finit toujours par se lever. Le jour efface la nuit. La radio tient des comptes morbides. Tant de kilos de bombes ont tué tant de kilos de gens. Chaque jour on se surprend : n’a-t-on pas déjà atteint le paroxysme ? Combien de jours pouvons-nous surpasser la veille ? N’y a-t-il aucune limite matérielle à notre soif de violence ? De toute évidence, non.

Alors je négocie mon impuissance. Comme le jour s’est levé, Morphée a disparu. Je reste seul à attendre que les enfants coulent et que le café se lève. Je repense à ceux qui ont perdu la vie cette nuit blanche, à ceux que jamais je ne pourrais rencontrer, enlacer, aimer ou haïr, peu importe en réalité. Ils me font face, ils observent le moindre de mes gestes en silence, je les bouscule un peu pour atteindre ma machine à café. Parfois, une petite fille me barre le chemin. J’aimerais tant pouvoir la prendre dans mes bras.

Mais les bombes pleuvent, et je n’y peux rien. Si les dieux avaient voulu que les bombes pleuvent, les volcans naitraient au-dessus des nuages. En même temps, à quoi bon la création si les dieux avaient voulu que les bombes pleuvent ? Mais les bombes pleuvent, et les dieux pleurent, et je pleure avec eux.

Ici, aucune bombe ne tombe. C’est peut-être pour cela que plus personne ne regarde le ciel. Aucune chance qu’une bombe nous tombe sur la tête ici. Alors on a oublié. On a oublié ce que cela fait de vivre sans savoir qu’à tout instant une bombe, un missile, un drone, ou n’importe quel autre objet manufacturé avec l’intention de tuer peut vous prendre pour cible. On oublie, nous oublions, et moi aussi j’oublie. Comment ne pas oublier ? Qui peut accepter de vivre avec cette menace permanente s’il peut ne jamais avoir à y penser ?

Je me demande ce que cela fait, l’épée de Damoclès au-dessus de sa tête. Mes épaules se contractent et je me tasse un peu. Le chat se faufile entre mes jambes pour me réclamer à manger. Le chat se moque de savoir si ailleurs les bombes pleuvent. J’observe son manège qui me ramène à cette cuisine où les bombes ne pleuvent pas. Les fantômes quittent la pièce et s’effacent peu à peu. Ils savent qu’ils pourront revenir tant que les bombes tomberont.