Door 84 / Dorothea Tanning
( Archive - 2019 )
Il faisait chaud, dans cette petite salle de TD, au rez-de-chaussée d’une des annexes de Jussieu. Une bonne trentaine de personnes étaient venues assister à la soutenance. Parmi l’auditoire, des enseignants-chercheurs bien sûr, tout habillé de grave et de désuet. Pas mal de camarades du Labo aussi, venu en renfort. D’autres thésards, quelques étudiants. Et puis, la famille proche, ta mère, venue assister au point d’orgue de tes études.
En entrant dans la pièce, on m’a remis une copie de ta thèse imprimée avec soin. Je dois admettre que la page de garde inspirait le respect, signé du logo de l’université. J’en feuilletai quelques pages, en souriant intérieurement. Je n’aurais probablement pas même pu comprendre l’introduction. J’avisai une place au fond de la salle quand soudain tu m’as vu. Tu as brièvement souri, mais très vide ton trac est revenu à la charge. Tu n’es pas faite pour la scène, tu n’as pas comme moi cette faille qui te pousse à te mettre en spectacle.
La soutenance débute, et après les remerciements de rigueur, tu entres dans le vif du sujet. Une sombre histoire de polymorphisme cristallin, d’espace Hilbertien qu’il faudrait savoir projeter de façon conforme, de groupes qui se comportent bien et d’autres, rebelles, qui ne se laissent pas faire. J’avoue, je n’y comprenais rien, mais j’avais du mal à imaginer quoi que ce soit résister à ta petite frimousse rouquine et à ton sourire narquois. Ta voix était un peu monotone, mais on sentait à la fois la flamme de la passion, qui t’habite encore aujourd’hui, ainsi que la maitrise de ton art.
Déjà, à l’époque, je t’appelais ma petite tête bien faite, ma jolie petite mathématicienne. Et si je ne t’avais pas embrassé ce jour-là, après cette soirée un peu trop arrosée, peut-être y serais-tu encore, à faire des maths nuits et jours, ton corps vierge de toute passion animale. Tu étais jolie, petite et menue, mais tu faisais peur aux hommes, qui ne comprenaient ni ton monde intérieur ni ta façon d’être.
Dès la première fois que je t’ai vu arriver pour un stage au CEA, j’avais perçu chez toi cette petite musique, cet instinct qui te rendait différente. Moi, à tes côtés, je n’étais qu’un ingénieur laborieux qui n’a pour lui que son empathie. Je savais parler aux hommes, mais toi, tu voyais ce que d’autres ne peuvent voir. Tu voyais au-delà de l’horizon.
Ce soir-là, on en riait encore. Le CEA, anciennement Centre aux Energies Atomiques, rebaptisé Centre aux Energies Alternatives. Petit tour de passe-passe sémantique, ni vu ni connu. De fait, la seule énergie qui nous semblait y être à l’œuvre, c’était la lutte pour l’obtention des subventions et le contrôle du pouvoir. Le théâtre des apparences, et la lutte des égos. Ni toi ni moi n’étions faits pour ce monde. Nous ne faisions que passer.
De l’amour, je t’ai appris tout ce que je savais. Et s’il y a plus à en apprendre, c’est que je ne l’avais pas encore moi-même découvert. Au premier baiser, quand mes lèvres ont saisi les tiennes, j’ai senti ton sursaut, comme quand on rate une marche. J’ai prolongé l’étreinte, de crainte que tu ne me repousses trop vite. Tu m’as regardé un moment, trente secondes à peine, mais dieu qu’elles m’ont paru longues. Et puis tu m’as embrassé une seconde fois. Et ta langue a saisi la mienne.
Après l’amour, une fois sur deux, tu me foutais dehors. Tu prétextais que tu devais travailler, faire tourner une simulation ou compiler du LateX. Je crois surtout que tu avais peur. Peur de tomber amoureuse de moi. Mais il était déjà trop tard, le mal était fait.
Et puis, parfois, on restait là, tous les deux enlacées, à écouter de la musique ou à dire n’importe quoi. « Tu sais, je n’ai aucun avenir… Je ne suis pas assez forte, tu ne te rends pas compte. Je ne rentrerai jamais au Collège de France. Je n’aurai jamais de médaille Fields. » Je répondais alors que tout ça n’avait pas de sens, et que les mathématiques n’ont pas besoin d’être découvertes en laboratoire.
« J’ai passé l’agrégation » m’as-tu dit un soir. « Prof de lycée, c’est déjà pas mal, non ? » Tu souriais. Tu n’en croyais pas un mot. Et moi, moi, j’enrageai de te voir si belle, tellement supérieur à moi, et pourtant déjà résigné à ton sort. Je répondis je t’aime. Toi, tu as gardé le silence. Que pouvais-je bien dire d’autre ?
Un tonnerre d’applaudissements s’empara de la salle. Évidemment, ta thèse, tu l’as obtenue haut la main. Et dans le concert de louange que l’on donna ce jour-là en ton honneur, nul n’égalait l’amour que pour toi je portai dans mon regard.