“Classeurs classés par leurs classements, les sujets sociaux se distinguent par les distinctions qu’ils opèrent -entre le savoureux et l’insipide, le beau et le laid, le chic et le chiqué, le distingué et le vulgaire- et où s’exprime ou se trahit leur position dans les classements objectifs.”
- Bourdieu
Devant la brasserie, une dizaine de guides en baskets et gilets rouges attendent le prochain groupe de touristes en mal de dépaysement parisien. Un départ toutes les trente minutes, oreillettes incluses, et en prime, enfin j’imagine, passage par les authentiques boutiques du quartier dans lesquelles une dégustation de produits gastronomiques ne manquera pas de ravir les papilles de l’aventurier.
Je réalise en écrivant ceci le profond poids du mépris de classe qui anime ma plume. La langue de vipère en moi jubile, il est si facile de se comporter en sombre connard quand on en est un. Nota bene : il ne suffit pas de connaitre le connard en soi pour ne pas en être un.
Hier soir, en cours de sociologie, Floriane Zaslavsky faisait une remarque passionnante au sujet des musées. Selon ses observations (assez proche des miennes), il existe deux types de visiteurs. Les premiers s’assurent de voir la moindre toile, la moindre sculpture, et lisent religieusement tous les cartouches. Les seconds papillonnent, ignorent ostensiblement ce qui ne les intéresse pas, restent 20 minutes devant ce qui les touche, et ne lisent qu’avec parcimonie. Apparemment, ces deux comportements sont significatifs sinon de la classe sociale, du moins d’un rapport à la culture dite « légitime ».
Le côté très scolaire des premiers renvoie à une sorte de bonne volonté culturelle qui serait le signe de ceux soucieux d’être cultivés pour justifier leurs positions de classe. Pour eux, le musée n’est pas une distraction, c’est une activité sérieuse, un travail éducatif, une opportunité sociale. Pour les seconds, les musées ne sont pas tant des écoles que des activités esthétiques qui suscitent du plaisir pour le plaisir, qu’ils peuvent consommer sur un coup de tête sans éprouver la moindre culpabilité, précisément parce qu’ils n’ont pas besoin de prouver à qui que ce soit qu’ils possèdent tous les codes (car c’est bien le dilettantisme qui le démontre ostensiblement).
Bourdieu disait que le gout est surtout le dégout du gout des autres. En observant les guides ce matin et en m’interrogeant sur les raisons pour lesquelles quiconque irait s’infliger une visite urbaine avec un accompagnateur touristique, c’est précisément ce phénomène qui est à l’œuvre. Ce n’est pas moi qui parle, c’est mon habitus, malgré le fait que moi aussi, je pourrais apprendre quelque chose en les suivant dans cette balade, et que moi aussi j’aime manger de bonnes choses, même en sachant qu’elles me seront vendues avec une surprime précisément parce que je suis un touriste.
Paradoxalement, connaitre et comprendre les mécaniques de la distinction telle que Bourdieu l’explique est soi-même aujourd’hui un marqueur de distinction. Que dit celui qui dit qu’il connait ce qu’est la distinction sinon qu’il est justement assez cultivé pour le savoir, et donc qu’il se distingue de ceux qui ne connaissent pas ce qui les anime ?
C’est d’autant plus drôle que dans mon cas toute pédanterie est absolument illégitime. Je n’ai en aucune façon ni le capital économique ni le capital social, ni culturel, et encore moins symbolique qui me permettrait d’émettre un quelconque jugement de valeur sur un quelconque mode de vie. Je méprise le mépris pour en avoir été si souvent la victime que je ne peux pas décemment manier son bâton sans ouvrir du même geste mes propres plaies.
Il n’en reste pas moins le réflexe, la réaction d’adhésion ou de rejet, qui exprime non pas ma personnalité, mais ce foutu carcan dans lequel notre égo opère. Le fleuve a ses berges (qui dira un jour la violence des rives comme disait Brecht), nous avons nos habitudes. Regardez-moi devenir celui que je ne suis pas et ne serais jamais ! Ma bibliothèque est devenu un sanctuaire de poésies obscures, et même mes playlists sont devenues prétentieuses !
Ah, ça y est, le groupe s’ébranle. Un peu de tout dans cette fournée, un peu de tout pays. Le long du passage piéton, ils croisent un groupe de 7 soldats Vigipirate portant le Famas au torse. Deux chiens tirent leurs maitres en direction l’un de l’autre. Le serveur passe à côté de moi, et aborde d’un air cabot une famille allemande qui hésitait à entrer. Guten Tag, bienvenue, welcome to Paris ! C’est ainsi que le spectacle se fait, immuable et pourtant sans cesse renouvelé. Je sais qu’ailleurs on m’attend. Moi aussi, j’ai mon rôle à jouer.