Belle du dedans

Un jour à cause de ce surnom, j’ai cassé deux dents à un mec, comme ça, gratis.

Posté par Sohan Kalim le mercredi 22 avril 2026

Cara Guri

( Archive - 2012 )

Elle était belle du dedans. C’était comme ça qu’elle disait. « Moi, je m’en fous, je suis belle du dedans. » Et c’est vrai que vu de loin, de prime abord, elle n’était pas très gracieuse. Elle n’était pas très fine, mais ça encore, ça aurait pu passer, si elle n’avait pas eu les formes aux mauvais endroits. C’était un peu comme si elle était enflée de partout. Et ça faisait comme des replis dans son dos, un double menton dès qu’elle parlait, alors qu’elle n’était pas si grosse en vérité. Et comme elle était tellement complexée qu’elle n’osait plus s’habiller comme une fille, elle portait des jeans amples et de vieux sweat vintage qui faisaient trois fois sa taille. Noyée dans cette tenue, elle n’avait alors plus que la forme vague d’un punchingball avachi. Rien de surprenant qu’au bahut on l’avait surnommé la baleine.

Un jour à cause de ce surnom, j’ai cassé deux dents à un mec, comme ça, gratis. Il a payé pour les autres. Il avait qu’à fermer sa gueule ! Quatre heures de colle, une convocation et une main courante. Mais je ne pouvais pas non plus casser la gueule à toute la classe, à tout le bahut.

C’est vrai qu’elle était belle du dedans, quand j’y pense aujourd’hui. Tout l’amour et l’affection qu’on ne lui avait pas donnée, elle le rendait au centuple, à quiconque voulait bien l’écouter et passer du temps avec elle. Et elle nous accompagnait, partout. Avec notre bande de bras cassés et de losers, on allait lire des BD à la bibliothèque municipale toute la sainte journée. On se racontait des conneries, on jouait à des jeux à la con, on éprouvait cet infini regret d’avoir des parents, ce sentiment étrange qui te saisit le jour où tu te rends compte qu’eux aussi ils sont nazes, comme les autres, et que toi aussi tu es en bonne voie pour devenir comme eux.

Nous étions un peu moins fort qu’elle peut être, ou juste un peu plus inconscient. Toujours est-il que nous formions pour elle comme une barrière, une protection. Étions-nous vraiment plus beaux ? Étions-nous plus magnanimes que les autres ? Tu parles. Nous étions des parias, et nous avions la peur chevillée au ventre chaque matin avant d’aller au bahut ! Nous étions juste habités par cette sensation grégaire qui veut qu’ensemble nous sommes plus forts. Nous nous étions reconnus, alors nous nous sommes regroupés, ni plus ni moins. Rien de beau à cela, aucune abnégation, aucune grandeur d’âme là-dedans. Nous avions beau être des victimes, nous étions juste aussi lâches que les autres.

J’aimerais mentir, dire qu’elle comptait dans la bande, qu’elle en était le centre de gravité. Mais en vérité, elle était juste là, à la périphérie de ceux qui ont pour eux le charisme et la belle parole facile. À la périphérie des cœurs égoïstes comme le mien.

Et moi, sa beauté intérieure, je ne la voyais pas. Il m’était juste facile de la défendre, d’une part parce que c’est le beau rôle, de l’autre parce que de toute façon je ne les aimais pas ces petits bourgeois prétentieux dans ce petit bahut de province. Mais elle, la gourde, elle a commencé à s’imaginer des choses. À 16 ans, tu es romantique, que tu le veuilles ou non, pas vrai ?

Le soir de la fête de la musique, on trainait d’un groupe à l’autre. Kurt Cobain s’était tiré une balle, alors on avait droit à toute une série de reprises, toutes plus mauvaise les unes que les autres. De toute façon, passée 20 heures, j’avais déjà mon compte de bière. Alors la musique, je m’en foutais.

Elle n’était pas comme d’habitude. Elle riait connement à chacune de mes vannes, et me collait un peu trop. On lui avait filé une bière ou deux, mais je crois qu’elle n’avait pas trop l’habitude de boire à cette époque. Il pleuviotait un peu, alors on avait trouvé refuge dans une vieille usine désaffectée reconvertie par la municipalité en lieu culturel.

Ivre, je roulais des pelles à toutes celles qui le voulaient bien. Passé un certain stade, tu trouves toujours. Mais elle, elle ne me lâche pas, elle est dans mon dos. Elle me saoule, alors je me retourne, et je lui dis « Mais quoi à la fin, fiche-moi la paix, merde !» Elle répond « Moi aussi, je veux que tu m’embrasses. »

Et là, je n’ai pas réfléchi. J’ai rigolé et je lui dis « Mais t’es vu ? Tu t’es regardé dans un miroir ? Tu crois que je vais t’embrasser ? Non, même pas en rêve ! »

Ça vous est déjà arrivé à vous de regretter vos paroles avant même de les avoir prononcées ? Mais c’est trop tard déjà. Tes lèvres parlent pour toi, tu veux t’arrêter, mais tu ne peux pas. Je l’ai bien vu commencer à pleurer. Je l’ai vu se retourner, s’éloigner de moi, s’éloigner du groupe, puis se mettre à courir vers la sortie.

Et moi aussi, je me suis retourné. Je n’avais pas saisi l’ampleur du crime que je venais de commettre.

J’ai été lâche.

Pas la première fois. Pas la dernière non plus.

C’est marrant, tu crois que les gens sont facultatifs, et en fait, ils sont comme la soupente cachée de l’architecture du groupe, l’ingrédient secret que tu mets en infime quantité et qui pourtant donne toute la dimension à la recette. Après ce soir-là, elle ne nous a plus jamais accompagnés. Deux semaines après, le groupe s’était délité, et il n’en restait plus rien que l’amertume tenace des rancunes adolescentes.

Bien des années plus tard, je l’ai revu. Je ne vais pas vous mentir. Elle n’est pas devenue la plus belle des femmes. Ce n’était pas un papillon en devenir. Il faut arrêter de dire ça aux filles. C’est vilain de mentir. Mais elle s’était mariée avec un homme je l’espère plus courageux que moi. Ils ont deux filles aujourd’hui. Et en mon for intérieur, j’espère qu’elle est heureuse. Car c’est un mensonge que l’on a le droit de dire et de répéter aux adolescents : tout passe, et demain sera meilleur.