Twins

Il y a deux femmes dans ma vie, l’une que je vais perdre par nécessité, l’autre par idiotie

Posté par Seikaku Tekina le mercredi 29 avril 2026

Andrea Bennati

(Archive - 2006)

Il y a deux femmes dans ma vie, l’une que je vais perdre par nécessité, l’autre par idiotie. Ce n’est pas que je sois plus bête qu’un autre. Mais disons qu’avoir la prescience des évènements à venir ne signifie pas nécessairement pouvoir en changer l’issue. Tout au plus, on est prévenu. Je devrai me considérer chanceux.

Oui, j’ai de la chance. J’aime deux femmes, ce qui en soi est relativement commun, j’en ai bien conscience. Non, ce qui est plus rare, c’est d’être aimé de retour. Voilà le vrai défi, voilà ce qui est si difficile à obtenir. Être aimé d’une personne, c’est déjà un miracle. Mais de deux ? À la fois ? On entre dans le registre de l’improbable ! La quatrième dimension ! Vous avez le générique en tête là, hein ? Ne me remerciez pas.

Non, vraiment. Si vous vous savez aimé, là maintenant, soyez reconnaissant. Enlacez l’objet de votre affection, glissez un baiser le long de son cou, dites-lui que vous aussi vous l’aimez, comme ça, gratuitement, parce que c’est lui, parce que c’est elle. Et même que si ce n’est pas vrai, alors faites-le quand même. Faites-le pour vous, faites-le pour vos enfants, faites-le pour le bien de l’humanité. Faites-le. Ne vous inquiétez pas. Je vous attendrai. De toute façon, je n’ai nulle part où aller ailleurs qu’au dénouement.

Et non, les SMS ne comptent pas.

Il y a deux femmes dans ma vie, et bientôt, il n’y en aura plus aucune. Alors, autant faire les présentations avant que l’inexorable avancé de la flèche du temps ne vienne la ficher dans mon cœur.

La première, c’est précisément ici même que je l’ai rencontrée. Trafalgar Square. Ce soir, il pleut. Mais ce jour-là, il faisait froid, et bleu, et beau. Nous manifestions contre Tony Blair. Nous manifestions contre la guerre. Elle, elle faisait partie du comité « Stop The War ». Moi, je venais me donner bonne conscience. Elle étudiait en histoire de l’art, je donnais des cours de français à des petits cons anglais pincés d’une grande institution privée. La rencontre parfaite. Il faisait tard, il ne restait que les plus acharnées, les plus barrées. La police montée a chargé, et moi, au lieu de détaler, j’ai fait le mariole. J’ai glissé sur un pavé mal positionné. Et je ne sais pas pourquoi, mais ce connard de flic l’as vu, et s’est mis à galoper vers moi, matraque à l’air. En déséquilibre, moi et la matraque. En déséquilibre, le temps s’arrête. Je la voyais bien cette matraque, je pouvais prolonger sa trajectoire, une magnifique parabole dont l’apex se trouvait pile sur mon front.

À ce moment-là, j’ai fermé les yeux. Plus rien à faire d’autre, hein ? Mais en guise de coup sur la tête, une boule de fureur s’est jetée sur moi, et je me suis retrouvé les quatre fers en l’air. Et il y avait cette fille, là au-dessus de mon corps. Et elle venait de me sauver la vie putain. Et elle, elle était déjà debout, à me tirer en hurlant de me lever. Le temps que le flic se retourne, on était loin.

On courrait, et qu’elle était belle comme ça ! J’aurais pu la suivre au bout du monde. Et au bout d’un moment, le souffle court, on a ri, on a ri comme quand tu ris pour la première fois de ta vie, et que c’était bon, oui, c’était bon. Cette nuit-là, on ne s’est pas quitté. La nuit suivante non plus. On a fait l’amour, l’amour encore. Et quand c’était fini, on recommençait, parce que ça aurait tout aussi bien pu être la dernière fois. Et à vrai dire, nous ne sommes ressortis de chez elle qu’une semaine plus tard, quand la faim et le frigo vide nous en a chassé.

La seconde. La seconde, elle, m’était littéralement tombée dessus du soleil. Non, pas le Soleil, l’astre. Je parle du soleil intérieur qui avait été installé dans la salle turbine du Tate Modern museum. Le Weather project, Olafur Eliasson. L’œuvre d’art moderne la plus belle qui m’ait été donnée de vivre ! Et j’étais là, allongé au sol, sous le soleil intérieur, et en face de moi, à plusieurs dizaines de mètres de haut, je contemplais mon reflet. Installé ainsi, je crois que j’ai dû y rester des heures. Et tu touches du doigt quelque chose d’important, mais tu ne peux pas lui donner de nom. Et tu restes là, avec ta frustration, face à une œuvre qui te parle et qui pourtant en tout point te dépasse.

Et c’est là qu’elle m’est tombée dessus. Je n’avais rien vu venir. Et quand nous nous sommes redressés, quand sur elle pour la première fois j’ai posé mon regard… Je dois vous dire, mais vous n’allez pas me croire, mais elle était le sosie craché d’Emma Peel, du moins ma Emma Peel, celle que mon imaginaire avait si longtemps façonnée à l’image de la parfaite incarnation féminine. Et je suis resté planté là, dans cette lumière incroyable, la bouche béante, face à la vision bien réelle de mon fantasme le plus pur. Toi qui a grandi avec Chapeau Melon et Botte de Cuir, tu peux me comprendre. Tu es fait de la même chair que moi.

Au début, elle a cru qu’elle m’avait fait mal, s’est confondue en excuse. À la main, elle portait un vieux Leica argentique. Le boitier n’avait pas souffert. L’objectif, par contre. Je lui promis de lui en racheter un. Elle refusa. Le lendemain, je le lui remettais en main propre.

Nous nous sommes revus au Tate, puis au National British Galery, puis au British Film Institute. Elle m’emmenait voir des films norvégiens puis m’entrainait dans des bouibouis indiens aux noms improbables. Nous finissions à Camden Town, ivre, repu d’avoir bu et mangé le monde. Puis nous faisions l’amour au petit matin, dans son petit studio du côté d’Angel. Et nue, elle prenait des photos de nous deux jusqu’à ce que la jouissance lui fasse perdre la raison. Vivre pour elle, ce ne pouvait être qu’au travers de son objectif.

Aujourd’hui, il y a deux femmes dans ma vie, l’une que je vais perdre par nécessité, et l’autre par idiotie. Je sens poindre l’orage, mes nerfs se tendent. Ça ne peut pas durer, parce que l’une et l’autre vont m’avaler tout entier, et qu’elles ne souffrent pas le partage. Chacune d’elle me veut à son exclusif service. Et moi, je les aime, mais je n’appartiens à personne.

Il pleut sur Trafalgar Square, la valse des bus impériaux ne marque pas l’arrêt pour autant, et ce soir, je serai seul à nouveau.