Bilal Hamdad
( Archive - Mai 2006 - Bien des années plus tard, Lionel Naccache publiera son “Apologie de la discrétion” ^_^ )
Parfois, juste comme ça parce que l’envie me vient, je m’installe à une terrasse, je prends un verre, et je laisse le temps passer. Je ne fais rien, rien du tout, absolument rien pendant des heures. Pas de livres, pas de téléphone, pas d’internet. Absolument rien d’autre que la plus totale et définitive perte de temps.
C’est le seul luxe que je m’offre vraiment. Perdre du temps pour le plaisir de le perdre juste parce que je peux me le permettre - ce qui est faux, personne ne peut se le permettre, mais seulement voilà.
La serveuse m’apporte mon café. Je lui fais un grand sourire, avant de la regarder repartir vers l’intérieur du bar. Une légère scoliose brise l’équilibre de ses omoplates dans son dos. Je trouve ça particulièrement charmant.
Je regarde les gens passer, ceux qui se retrouvent, ceux qui se quittent. Ceux qui attendent d´être trouvés, ceux qui n’attendent plus rien. Vous savez bien, nous sommes tous pareils.
Mais vous, du temps à perdre, vous n’en avez pas. Ou du moins vous en êtes-vous convaincu au fil du temps. Vous avez une liste de choses à faire pour aujourd’hui, une liste pour demain, une liste de projets et une liste de listes, pour être sûr de n’avoir rien oublié. Consciencieusement, vous complétez chacune de vos listes, annotez chaque tache à sa place, les ordonnez selon les priorités ou les délais. Et quand satisfait de votre travail, quand tout ce que vous avez à faire a été ainsi cartographié, vous refermez votre carnet pour aller faire autre chose. Après tout, vous avez bien travaillé. Vous êtes organisé maintenant. Tout ira bien désormais vous dites-vous.
C’est ainsi que les listes ne sont pas faites pour nous rendre efficaces ou productifs. Elles ne servent qu’à dédouaner votre conscience.
Lister, c’est oublier.
Moi, je préfère lister ce que je vois. Ce qui retient mon attention. Un bermuda à pois jaunes. Un chapeau melon. Une robe portefeuille. Une tresse africaine. Une Ducatti rouge. Un exemplaire de la bibliothèque rose. Un ballon de plage. Une paire de Louboutin. Le tatouage sur les hanches de la serveuse.
Ma définition de l’ironie, c’est d’avoir du temps à revendre, et ne strictement rien à en faire. Si l’écoulement du temps est notre sort commun, par contraste, son attribution est la ressource la moins bien équitablement partagée. Oubliez les 1% qui possèdent 90% des richesses mondiales. LE vrai scandale, c’est que certains ont trop de temps sur les bras pour ne rien en faire, et d’autres pas assez.
Postulons le long d’une abscisse deux ordonnées, A et B. Le point de départ de votre vie ainsi que sa fin. Les mathématiques populaires (celles que nous avons presque tous apprises à l’école) nous enseignent qu’entre ses deux points se trouve une infinité d’autres points. En gros, que si l’on devait passer par tous ses points pour aller de A à B, une éternité ne nous y suffirait pas.
Soit. Nous savons donc que le temps s’écoule nécessairement de façon discrète. Qu’il existe une valeur atomique de temps que l’on ne peut fractionner. Un micro pouillième de seconde, un chiffre si faible qu’on ne peut le concevoir vraiment. Comme au cinéma, le temps s’écoule d’une image à une autre. Et comme au cinéma, nous ne devons la perception continue du temps qu’a un mensonge ou à une lacune de notre appareil cognitif.
Nous vivons tous dans un film. Mais ça vous le savez déjà. Vous êtes les héros de votre propre aventure, vous en êtes convaincu.
Non, le plus surprenant, ce n’est pas tout ça. Le plus étonnant, c’est que cette unité de temps atomique ne soit pas la même pour vous ou pour moi. L’écoulement du temps n’est pas que relatif, nous devons aller plus loin que cette idée. Il est personnel.
Vous ne perdez pas votre temps comme moi je le perds. Pas au même rythme du moins.
La serveuse a fini sa journée. Elle me demande comment fut la mienne. Alors je lui expose la théorie du temps que j’ai conçu en perdant le mien. Elle rigole. Elle n’a rien compris, mais elle doit me trouver drôle.
Elle me file son numéro. Si jamais tu as le temps, me dit-elle avant de partir…