Absurde

De toute façon dans une gare, c’est bien connu, il y a les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien, n’est-ce pas ?

Posté par Haslam Atufal le jeudi 21 mai 2026

Le tunnel / Paul Delvaux

Sur le quai du TGV, un agent de propreté fume une dernière cigarette avant le départ du train. En une journée, il aura peut-être traversé le pays deux ou trois fois, avant d’espérer pouvoir rentrer chez lui si aucun incident ne perturbe le transport. Le monde est ainsi fait désormais, plus le temps d’attendre des agents qu’ils nettoient le train en gare. Il faut de la fluidité dans le service. Et peu importe les kilomètres parcourus ou les conséquences sur le « petit » personnel.

De toute façon dans une gare, c’est bien connu, il y a les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien, n’est-ce pas ?

Parfois, je me demande si le monde a toujours été aussi absurde. Je sais qu’il est tendance d’affirmer qu’année après année le domaine de l’absurdité s’étend. Mais je sais aussi combien il est aisé de révéler que l’histoire de l’humanité regorge d’absurdités, et qu’aucune époque n’échappe à la bêtise. Je soupçonne qu’en réalité l’absurdité a écrit de nombreuses pages de cette histoire, et que nous ne devons cette idée d’un approfondissement de la bêtise qu’à sa tendance manifeste à l’ostension.

Aujourd’hui, les imbéciles le claironnent sur internet (la preuve !), les assassins filment leurs crimes, les tyrans réalisent eux-mêmes des reportages dithyrambiques sur leurs exactions odieuses. Tout est sur la place publique, et rien ne change.

(Mon correcteur orthographique trouve qu’imbécile est injurieux, mais pas tyran. Absurdité, illustration.)

L’absurde n’a rien de surréaliste, c’est peut-être même le contraire. Il n’y a rien de plus terre à terre que l’absurdité.

Dont acte.

Le train s’ébranle, et acquiert rapidement de la vitesse. Je me laisser bercer par le rythme que les bogies imposent aux rames. Ce n’est pas le silence – loin de là – mais ce n’est pas non plus le vacarme. Seules les annonces régulières et artificiellement enjouées des stewards viennent nous rappeler le caractère éminemment commercial du voyage en train.

Nous sommes loin de l’Odyssée ! On ne voyage plus, on se téléporte ! La seule aventure que nous tolérons – et encore – ce sont les aléas de la durée de nos trajets. Pour la plupart d’entre nous, moi y compris, le transport n’est qu’une parenthèse, un mal nécessaire entre le lieu d’où nous venons et celui où nous sommes attendus. Le train n’est plus une expérience, c’est un non-lieu. D’ailleurs, peu de passagers sont réellement présents dans ce train. Les corps, oui. Mais les têtes, non.

Je me demande ce que cela lui fait, à cet agent, lorsqu’il traverse les rames, sac jaune en mains pour ramasser nos déchets. Des rangées et des rangées de fantômes, qui ne le regardent pas, à moins d’avoir à lui faire offrande d’un emballage usagé, d’un déchet. Outre la fatigue physique – vingt rames en mouvement à traverser sac poubelle en main ! - ce doit être une profonde expérience de la solitude. Un énième esseuloir tel que le capitalisme moderne sait si bien les produire.

Du reste, le voilà qui s’approche. Seulement, je n’ai rien à jeter. Je me sens presque coupable de le laisser passer sans rien mettre dans son sac plastique jaune.

La culpabilité est une émotion étrange. Elle n’est pas innée, elle est construite socialement. J’ai beau n’y être pour rien, je n’ai pas dessiné la voie ferrée, je n’ai pas construit ce TGV, je n’ai pas conçu l’idée d’en faire le ménage pendant son utilisation, et à peine en suis-je un usager qui a payé son billet, mais j’ai indirectement rémunéré cet homme, et donc même si j’ai beau n’y être pour rien je me sens coupable d’être complice de cette absurdité.

Peut-être d’ailleurs suis-je le seul dans cette rame. Après tout, personne ne dit rien. Aucune tête ne s’est relevée surprise après son passage. La normalité règne. C’est fou ce qu’elle ressemble à de l’indifférence désenchantée, cette normalité quotidienne. Du reste, ma réaction ne dit rien de ce que c’est que de prendre le train en 2026, rien de l’agent d’entretien dont je ne connais ni le nom ni l’histoire, mais tout de ce que cela me fait à moi de prendre le train en 2026.

Finalement, ce n’est encore que de moi dont je parle.

Sujet éminemment passionnant en ce qui me concerne, mais dont j’ai déjà fait le tour. Il faut bien reconnaitre au train une certaine qualité pour les travaux introspectifs.

La contrôleuse vient inopinément interrompre le fil chaotique de cette pensée. Je montre patte blanche et mon billet. J’étais pourtant sûr d’avoir dû le placer dans un portique électronique pour accéder au quai, ce billet. Mieux vaut vérifier deux fois qu’une je suppose. Elle repart satisfaite du travail accompli. Qui suis-je après tout pour dénigrer la satisfaction du travail bien fait ?

L’absurde est aussi en moi. Si je vois de l’absurde partout, peut-être est-ce bien la preuve de ma propre absurdité. On voit le monde tel que l’on est, n’est-ce pas ? Et si l’absurde me saute aux yeux, n’est pas la preuve qu’il vit en moi ?

Et de fait, rien de ce que je fais n’échappe à cette idée ! Vanité, tout m’est vanité ! Absurde, l’effort ! Absurde, l’espoir ! Absurde, l’absurde !

Si rien n’échappe à l’absurde (surtout de nos jours), rien ne nous condamne à l’absurdité. De la même façon qu’aucune autorité ne nous oblige à confondre l’ennui et le savoir, ou le sérieux avec l’intelligence (oui j’écoute The Limiñanas ), rien ne nous force à ajouter de l’absurdité à l’absurdité.

C’est peut-être ça, la porte de sortie à cette situation. Non pas l’acceptation des choses telles qu’elles sont, le mektoub de la fatalité, mais simplement le refus de participer à ce qui est de plus en plus ostensiblement et indubitablement absurde.

Ah, le voilà qui repasse, et je n’ai toujours pas produit de déchet pouvant justifier l’usage de ses moyens. J’évite de le dévisager de peur qu’il ne prenne mon regard pour une requête d’assistance d’ordre ménagère. J’en veux à celui qui a conçu cette situation, la personne qui s’est imaginé que c’était une bonne idée. Je baisse la tête, les autres aussi.

Non, décidément, échapper à l’absurde, c’est plus facile à dire qu’à faire…