Walter

Des traces, seulement des traces, assez pour fonder un mythe, mais aucune preuve, car les preuves assassinent l’enchantement.

Posté par Haslam Atufal le lundi 1 juin 2026

Portrait de Walter Benjamin

Elle ne se souvenait plus de comment elle avait découvert Walter Benjamin, qui au juste lui en avait parlé en premier, ou de quelle situation avait exigé d’elle qu’elle s’entiche de ce curieux personnage tragique. Peut être que si les circonstances de cette rencontre avaient été différentes, si elle avait obtenu l’idée de s’intéresser à cet homme d’autrui, d’une autre bouche dans un autre contexte, peut être alors que Walter, comme elle l’appelle aujourd’hui, Walter donc n’aurait pas occupé une telle importance dans sa vie.

C’est peu de dire pourtant combien cet intérêt semble improbable et anachronique. Un incompris, un solitaire, un homunculus totalement inadapté à son époque, une époque qui voulait avoir sa peau, comme celle de tant d’autres, et qui a fini par l’avoir à force de malchance. Cette obsession pour Walter, ce génie cryptique dont la prose a suscité une mystique d’évangile, une église dont le dieu se serait fait seppuku au lendemain de la création, elle-même ne savait pas vraiment qu’en faire.

Lorsqu’elle l’avait choisi comme sujet de thèse, on l’avait averti du caractère consensuel des chemins balisés sur lesquelles elle souhaitait s’élancer. Que dire de cet homme dont on a dit tout et son contraire ? Comment ne pas ressasser en vain sa tragédie, comment ne pas redire à nouveau la profonde injustice qui lui fut faite, sans illustrer du même geste combien il fut lui-même complice de sa propre chute ? Car quel autre homme avait les moyens intellectuels de prédire son destin, et a pourtant choisi d’aller au bout de cette farce que fut le XXème siècle comme un antique héros grec, aveugle aux Moires, mais sachant pertinemment que la mort l’attendait au bout du chemin ?

Walter, c’est ce marchand byzantin qui reconnut Azrael, l’ange de la mort, sur le marché de Jerusalem, et pensant qu’elle venait pour lui, supplia le roi Salomon de l’envoyer à Samarcande grâce à ses pouvoirs magiques. Salomon s’exécuta, puis se rendit sur le marché pour demander à la Mort pourquoi avoir effrayé ce pauvre homme. La mort, surprise, avoua au roi qu’elle ne s’attendait juste pas à le croiser ici ce marchand, puisqu’elle avait justement rendez-vous avec lui à Samarcande.

Ce n’est pas faire offense à Portbou que d’affirmer qu’elle n’a pas le charme de Samarcande.

Walter, dans cette extralucidité qui le caractérisait, avait-il reconnu dans l’air de son temps la démarche de la faucheuse, ou alors s’était-il avancé aveugle jusqu’au bord du gouffre ?

Cette question, elle se l’était appropriée. Pourtant, elle savait bien que les morts n’offrent pas de réponses à nos questions. Elle en aurait eu tant à poser à sa propre mère, disparue dans un accident de voiture alors qu’elle n’avait pas 4 ans. Ce trou, ce gouffre en elle, cette béance qu’elle avait si longtemps ignorée, Walter arrivait à point nommé pour le combler.

C’est qu’à l’inverse de sa mère, pour laquelle elle n’avait obtenu de ses proches que des témoignages incertains et des photos insipides, Walter avait pour sa part eu le bon gout de laisser des traces. Des traces, seulement des traces, assez pour fonder un mythe, mais aucune preuve, car les preuves assassinent l’enchantement.

Walter lui offrait précisément ce dont elle avait besoin, un océan de mots à déchiffrer non seulement de manière littérale, mais également allégorique, anagogique. C’était comme si elle s’était donnée pour mission de déterrer entre les lignes de son corpus le cadavre encore chaud du pauvre homme que fut Walter Benjamin.

À force de côtoyer son image, son écriture âpre sans concession, les failles béantes auxquelles il puisait son encre, il avait fini par devenir pour elle plus qu’un simple sujet d’étude : un phénomène, un mentor, une carrière, un compagnon, une obsession.

Elle en parlait le jour, elle en rêvait la nuit.

C’est ainsi, dans cet état de possession qu’elle est entrée dans ma vie. Ce n’est pas commun de rencontrer une personne et le jour même le fantôme qui la poursuit…