Two People: The Lonely Ones / Edward Munch
Texte issue de l’atelier Off Campus du 04 juin 2026 avec Aleth Mandula, et dont le sujet était “la lettre d’amour”
Cette lettre a des choses indécentes à te dire. Tu la sens vibrer entre tes doigts, elle trépigne, elle accroche ton regard. Chaque ligne que tes pupilles déchiffrent s’infiltre en toi. Sache que cette lettre est animée d’une mission, celle que ma main lui a fébrilement confiée à mesure que je l’écrivais. Ne te trompe pas sur sa nature, cette lettre n’est pas un simple morceau de papier ! Cette lettre, c’est un petit bout de moi que j’ai arraché de ma propre chair pour te l’offrir, et si elle te semble chaude au toucher, c’est que c’est ma peau que tu touches en la tenant du bout des doigts.
J’aimerais te raconter la ville, la grande, celle dans laquelle je déambule privé de ta lumière, mais j’ai bien trop peur de t’effrayer et de te perdre. Ici tu sais, deux solitudes ne s’annulent pas, elles s’additionnent. Ici, il n’existe pas d’unité assez grande pour mesurer la distance qui sépare deux personnes qui se frôlent dans la rue. Ici, contrairement aux grains de sable qui chez nous finissent par former notre désert, la foule n’agrège qu’un amas de particules infiniment esseulées.
Elle en a vu des choses, cette lettre ! Pour toi, elle m’a accompagné chaque jour dans une poche collée au plus près de ma poitrine. Le jour, elle a entendu le vacarme autour de moi. La nuit, elle s’est abreuvée à mes silences nocturnes. Elle a traversé bien des paysages. Elle s’est adressée à une foule de gens. Et à chaque instant, en chaque circonstance, elle a entendu mon cœur battre, battre, battre encore, battre la mesure de la musique en moi qui épèle en boucle ton prénom. Son papier est imbibé de mes rêves. Son encre est témoin que le sang qui s’écoule dans mes veines ne pense qu’à toi.
Il a fallu que je parte pour que tu puisses vivre, puisqu’aujourd’hui vivre ne suffit plus. C’est en ton nom que j’ai traversé l’océan, c’est ta bannière que je porte lorsque je brule la force de ma jeunesse pour gagner de quoi nous faire vivre toi et moi un jour de plus. Cette solitude, cet esseulement, mon exil, je ne dois d’y survivre qu’au souvenir de ta chaleur. C’est fou la place que tu prends quand tu n’es pas à mes côtés ! Si tu savais tout ce que tu fais à mon imaginaire, combien tu animes mes nuits blanches, combien ton ombre susurre à mes oreilles dès que je ferme les yeux !
Cette lettre, je sais que tu n’as l’a pas lu immédiatement. Cette lettre – cette part de moi qui t’appartient désormais – a rougi lorsque tu l’as glissé dans ta robe pour que nul ne puisse te surprendre en sa possession. Lorsque tu l’as caché subrepticement, c’est moi que tu as glissé contre ton sein. Le contact de ta peau, le parfum que tu portes, l’anticipation du moment ou enfin seule tu pourras déchirer son enveloppe, cette lettre me la raconte par avance.
Car cette lettre échappe aux lois de la nature. Cette lettre porte mes mots, et mes mots sur tes lèvres, c’est déjà mes lèvres sur les tiennes. Cette lettre sait que c’est la nuit et que tu es seule. Cette lettre te murmure mes doigts qui courent le long de tes hanches. Cette lettre te dénude, infiltre ta peau, intoxique tes sens. Cette lettre prend tes jambes à mon cou, et tu me sens te pénétrer tandis que tu défailles ! Ne t’y trompe pas : cette lettre est un sacrilège, un blasphème, et en un autre temps, on m’aurait brulé sur un bucher pour avoir osé l’écrire.
Ici aussi la nuit règne, sauf que c’est l’hiver. Dehors, il neige, et j’aimerais tant pouvoir t’offrir une poignée de ce silence en flocons. Dans ce froid je brûle de fièvre, et je crains que cette lettre ne s’enflamme tellement mes mains sont chaudes quand elles pensent à toi. Cet espoir, ce désir, je n’ai pas d’autres choix que le confier au papier, même si je sais que les mots capables de décrire ce que j’éprouve n’existent pas encore. Je t’en prie, recherche-moi entre les lignes. Je sais que tu sauras m’y retrouver.
N’oublie jamais que c’est ton existence qui justifie celle de l’univers. C’est pour toi que le soleil se lève, et pour toi que me lève avec lui. Je t’aime parce que comment ne pas ? Tu es la destination unique de tous mes points de fuite. Au bout de mon exil, tu es ma destination. Cette lettre sera là avant moi. Mais elle ne fait que me précéder de peu. Bientôt, je serais de retour là où est ma juste place, à tes côtés.