Orphée

Ce qui caractérise le crépuscule, c’est sa beauté.

Posté par Haslam Atufal le dimanche 7 juin 2026

Orphée et Eurydice / Edward Poynter

Peu de personnes semblent s’en souvenir, mais Orphée, après sa mort brutale, retrouva Eurydice aux enfers, et y vécut – pour autant que des ombres mortes puissent parler de vivre – heureux pour l’éternité. Ce twist du sort, cette fin inattendue pour celui qui eut le tort de condamner définitivement aux enfers la femme qu’il aime pour ne pas avoir su taire ses doutes, a de quoi surprendre. C’est que l’antiquité n’était pas tendre, et les happy ending ne sont pas légion dans cette partie du monde.

Mais il ne faut jamais oublier également que notre regard est situé, et que ce qui passe de nos jours pour de la moralité passerait peut-être pour une terrible régression si nous devions l’énoncer à une philosophe grecque. Un homme s’est trompé, et il a été puni pour son acte. À quoi bon le poursuivre pour sa faute une fois devenue ombre ? La rancune est un privilège divin, et seuls les dieux avaient le pouvoir de produire les Sisyphe, les Danaïdes, les Midas. Pour les simples humains, réduits à leur condition éphémère, toute émotion trop durable était peut-être un péché d’orgueil. Et l’orgueil, hier comme aujourd’hui, reste un fantastique moyen d’inviter le coup du sort.

Affirmer que nous vivons une époque crépusculaire est aujourd’hui quasiment un lieu commun. En revêtant la tenue de Cassandre, on s’achète une prestance à peu de frais. Mais ce n’est pas parce qu’un lieu commun est commun qu’il est faux. Ce serait confondre la forme et le fond. C’est le crépuscule, et dans ce crépuscule ce qui semblait acquis semble perdre consistance. Le sol sur lequel nous tenions droit soudain se dérobe sous nos pieds. Le réel lui-même semble changer de nature, et son sourire, qui nous semblait autrefois si séduisant tellement il était confiant en l’avenir nous apparait désormais carnassier, prédateur, pétri de mauvaises intentions.

Ce qui caractérise le crépuscule, c’est sa beauté.
Une beauté terrible, qui brille fort de mille feux, le dernier tour du manège avant la fermeture définitive du parc d’attractions.

Orphée se savait voué à l’échec. Il avait été prévenu – comme nous le sommes. Il ne faudrait pas s’imaginer qu’il avait balayé de sa main les augures. Il est allé au-devant de son destin malgré la conscience que son entreprise n’avait absolument aucune chance de réussir. Était-il fou ? Non, humain, absolument humain dans son hubris. Nous sommes (jusqu’à la preuve du contraire) la seule espèce qui sait, et qui pourtant sachant, ira au bout de son action, quels qu’en soit les conséquences.

La différence, la différence fondamentale, c’est qu’Orphée n’a mis en jeu que son propre destin, un destin dont il était maitre d’une façon dont nous avons été totalement dépouillés. Orphée était un homme libre, tandis que nous n’avons de libre que le mot. Notons d’ailleurs que nous n’avons pas été asservis. Nous n’avons renoncé en rien. C’est plus subtil que cela : cette liberté, c’est dès la naissance que nous avons été privés.

Dépendant de tous, responsable de rien.
Collectivement fautif, individuellement impuissant.

Pour nous, il n’y pas d’Eurydice au bout de ce chemin. Il n’y a pas d’enfer, il est déjà là. Il baigne Gaza du sang de nos enfants. Il éparpille nos corps cadavériques dans la mer Méditerranée. Il surpeuple nos prisons d’esprits brisées tandis qu’il laisse courir les violeurs d’enfants. Il accumule nos profits au profit d’intérêts privés tandis qu’il ne nous laisse que les dettes. La mort danse dans nos rues, elle déambule, elle caracole, et ce d’autant plus facilement que nous pensons l’avoir banni de l’espace public.

Quelque part, Orphée chante.
Il chante, et nous ne l’écoutons pas.

Nous n’écoutons même plus le son de notre propre voix.
Mais Orphée chante même si nous ne l’écoutons pas.
Orphée chantera encore quand nous ne serons plus là.