Michael Vincent Manalo
Longtemps, j’ai voulu être le meilleur. Pas « meilleur », « le » meilleur. Peut-être même y suis-je parfois malheureusement arrivé, de cette manière éphémère, socialement située, et nécessairement inutile qu’offre toute marque de distinction. Mes victoires sont venues nourrir ma vanité, mes défaites ont gonflé ma honte, et ni l’orgueil ni la culpabilité ne m’ont enseigné quoi que ce soit sur ma nature ou ma condition.
Et ce pour une raison simple : quel que soit le sens de la vie, il ne s’agit pas de moi.
L’évidence, c’est ce que tu ne vois pas même quand tu la regardes bien droit dans les yeux. C’est comme l’air dans lequel nous baignons en permanence, et sans lequel nous ne pourrions vivre. Ce qui est évident est invisible par définition. L’évidence ne nous saute aux yeux que lorsque son absence nous révèle son importance vitale.
Cet angle mort, cette cécité, nous définit si bien que l’on pourrait résumer notre nature à cette simple définition : est humain celui qui ne voit pas combien il est humain de dépendre des autres. De toute l’histoire de l’humanité, nous n’avons probablement jamais été aussi dépendant les uns des autres, et paradoxalement, nous n’avons jamais été autant individualiste, convaincus que nous sommes seuls maitres de notre destin, acharnés à accumuler les preuves matérielles de notre soi-disant indépendance, preuves qui en s’accumulant nécessitent pourtant l’assistance de toujours plus d’autres personnes ne serait-ce que pour maintenir ensemble cet agrégat d’objets.
L’avènement du sujet, son élection au rang des valeurs cardinales, son couronnement magistral, d’autres en parlent mieux que je ne saurais le faire. Comme les autres, venez comme vous êtes. Comme les autres, soyez vous-même. Comme les autres, soyez souverain. Et peu importe si personne n’est authentiquement convaincu par cette fiction, peu importe s’il est évident que ce n’est qu’un mensonge, il faut jouer le jeu, du moins y prétendre, précisément car il vaut mieux être seul avec les autres qu’être seul sans eux.
Dans la jungle des fictions utiles qui constituent notre environnement symbolique, nous nous raccrochons aux branches que l’on peut. C’est du moins assurément ce que j’ai fait, ni plus ni moins. Ici, aucune circonstance atténuante. La vie nous vient sans mode d’emploi, peut-on sincèrement reprocher à quiconque de n’avoir fait que ce qui était attendu de lui ?
Et pourtant, qu’est-ce qu’une vie bien vécue sinon une vie qui s’est refusée à n’être que le fruit de ses circonstances ? N’est-ce pas d’ailleurs l’objet même du mythe individualiste ? Qu’est-ce que l’individu souverain sinon celui qui échappe à ce qui le contraint ? Quelle ironie ! Voulant nous libérer, nous voilà asservis à une nouvelle injonction paradoxale…
Je ne suis pas ce qui dépend de moi.
Je ne suis pas l’allonge de mes bras, la profondeur de mon regard, l’assurance de mon caractère.
Je ne suis ni n’ai jamais été le meilleur à quoi que ce soit.
Je suis d’abord et avant tout ce dont je dépends, que je le veuille ou non.
Je ne suis que le meilleur à être moi-même.
Comme tout le monde.