in Utero / Dasha Pears
Autrefois, Émilie aimait l’été. L’été, c’était la traversé de la France d’une seule traite le long de l’autoroute du Soleil, fenêtres ouvertes car on n’avait pas encore inventé la climatisation – ou peut être que si, mais ils n’en avaient pas les moyens. Elle revoyait son père accroché au volant, buvant du mauvais café que sa mère lui tendait depuis le siège passager, et fumant clope sur clope. Le temps du voyage, la banquette arrière était sa banquette arrière, son petit univers mobile. On lui foutait la paix, et elle le rendait bien.
Plus tard, il y avait la maison familiale à Carnoules, et ce n’était pas encore la mer, mais il y avait le soleil souvent et les orages parfois, les cousins et les cousines qui passaient puis ne passèrent plus, sa mère qui préparait des sandwichs au petit matin, la plage de l’Argentière ou du Pellegrin au bout d’une heure de route, les longues heures allongées sur le sable qui se sont étiré et qui l’ont vu grandir été après été, année après année.
Ce n’était pas l’innocence. Émilie n’a jamais cru à cette fiction. Enfant, elle était jalouse et possessive. Elle se souvient parfaitement combien elle pouvait facilement faire enrager sa mère pour des broutilles, avant de trouver refuge dans les bras amorphes de son père mutique. Très tôt, elle a été curieuse de ce que les garçons font aux filles. Quand le sommeil ne venait pas, elle entendait souvent la nuit les gémissements de sa mère dans cette maison trop petite.
Alors, fort logiquement, comme elle était plutôt jolie et inconséquente, elle eut sa première relation sexuelle à 14 ans avec un adolescent italien de passage, derrière un rocher de la plage tandis que ses parents dormaient sous un parasol. Ce fut bref, douloureux, intense, mais décevant. Jamais elle n’a revu ce jeune homme, jamais elle ne sut son nom. Elle pensait enfin obtenir des réponses sur cette grande affaire, mais elle retourna se baigner avec plus de questions qu’avant.
Émilie n’avait plus quatorze ans. Ça faisait quatorze ans qu’elle n’avait plus quatorze ans, et c’est fou le nombre de choses que l’on peut vivre en un si court laps de temps. La maison n’existait plus, revendue à la mort des grands-parents qui en étaient propriétaires. Sa mère et son père ne se parlaient plus depuis que la première avait découvert que le second couchait depuis des années avec sa subalterne. Ils ne s’étaient pas séparés pour autant, mais Émilie, pleine de sagesse, n’avait aucune intention de se mêler de cette affaire. Il y a des choses que l’on n’a pas besoin de savoir de ses propres parents.
N’ayant jamais vu l’intérêt de passer le permis, cela faisait des années qu’elle n’avait plus emprunté l’autoroute A6, lui préférant quand elle partait le siège confortable d’un TGV bondé. Mais à vrai dire, cela faisait aussi quelques années qu’elle n’était pas partie en congé. Depuis la fin de ses études, elle avait enchainé stages et CDD, sans parvenir à décrocher ce fameux contrat à durée indéterminée, ce sésame qui signifie voilà tu as trouvé ta place. La précarité, ce n’est pas les vacances.
Une part d’elle-même, la plus lucide, mais la plus nocive aussi, se demandait parfois si ce n’était pas un peu de sa faute. Elle avait vaguement conscience qu’en réalité travailler dans un bureau 5 jours sur 7 de 9h à 17h n’avait rien à voir avec ce qu’elle avait vraiment envie de faire de sa vie. Mais faire quoi d’autre alors ? Que désirait-elle vraiment ?
Là tout de suite là maintenant, dans l’air stagnant de son petit studio vicié de canicule, elle avait du mal à se projeter dans quoi que ce soit. Elle avait rendez-vous cette après-midi au cinéma avec deux copines célibattantes aussi désœuvrées qu’elle, mais pour l’heure, elle avait la flemme de se lever. La nuit avait été brutale, et elle dégoulinait de sueur. Coincé à Paris quand il fait 40 degrés, c’est inhumain ! se disait-elle.
C’est en laissant sa pensée divaguer qu’elle s’est souvenu des plages du Var, du visage mal rasé de son père, de ce cousin qu’elle fuyait tellement elle voyait bien dans son regard qu’il ne fallait pas qu’elle se retrouve seule avec lui, du parfum qui émanait des vignes après l’orage, du gout de la mer quand elle prenait la tasse, de la voix de sa mère quand elle essayait de faire quelque chose des cheveux de sa fille, des étoiles que l’on voyait encore à l’époque, mais que l’on ne voit plus de nos jours. Prise au jeu, elle piochait volontairement dans son enfance quelques bonbons acidulés dont elle forçait un peu la couleur sépia. Elle avait conscience que sa nostalgie était frelatée, du vin de lune que sa contrebande mémorielle lui revendait à pas cher.
Toujours est-il qu’autrefois Émilie aimait l’été. Qu’en était-il aujourd’hui ? Allongée sur son drap froissé, Émilie fit une moue désabusée. Elle ne voulait pas réfléchir à ses questions difficiles. Il fait trop chaud pour raisonner. Fort heureusement, la modernité a inventé la solution à ce type de problèmes. Émilie tendit le bras, attrapa son téléphone portable, et lança TikTok.