Le Petit Silence / ROBERT INESTROZA
« C’est facile, lui répondit le maitre de conférences. Il suffit de savoir de ce que vous voulez, et le reste suivra ! »
Elle savait que sa réponse partait d’un bon sentiment, l’équivalent d’une tape dans le dos amicale, chaleureuse, mais parfaitement inutile en ce qui la concernait. Le vieil homme avait répondu en vieil homme ce qu’il pensait que l’on attendait de lui, ni plus ni moins. Il ne l’avait ni écouté ni entendu. Elle était déçue, mais ne voyait aucune raison de lui en vouloir. Alors elle balbutia quelques remerciements, et se dirigea vers la sortie de l’amphithéâtre.
Elle s’était toujours dit que les gens qui savent ce qu’ils veulent lui faisaient peur. Ils ne savent pas toujours comment obtenir ce qu’ils veulent ces gens-là, mais à minima ils ont une direction, un but, un objectif. Savoir ce que l’on veut, ça ne fait pas une raison d’être, mais ça aide ! Ça leur donne comme une aura, un pouvoir sur le destin. Qu’ils atteignent ou non leurs objectifs, ils auront au moins une histoire. Elle dirait bien que les gens qui savent ce qu’ils veulent sont « situés » si ce mot n’était pas malheureusement aussi chargé qu’il ne l’est aujourd’hui.
Elle, pour sa part, elle avait surtout l’impression d’être paumée la plupart du temps. Certes, en sa qualité d’étudiante en sociologie, elle savait bien qu’elle était loin d’être la seule. Mais avoir conscience que l’on est tous ensemble sur le même bateau, c’est une bien piètre consolation quand on sait que le bateau se nomme Titanic et que l’on a vu le film.
Le bâtiment qui abritait les sciences humaines sur le campus était un artefact d’un autre temps. Un temps où l’université signifiait quelque chose dans l’ordre social. On l’avait conçu monumental pour en imposer, et brutaliste de surcroît, histoire de mettre les points sur les i. On sentait bien que l’architecte avait dû croire aux lendemains qui chantent et à l’avenir radieux de l’humanité. Aujourd’hui, ce bâtiment était surtout décrépi, glacial l’hiver, caniculaire l’été, et globalement parfaitement inadapté à accueillir ce qui autrefois fut l’élite de la nation, quand on croyait encore aux concepts d’élite et de nation.
En traversant le hall, elle salua quelques copines qui filaient en TD ou en cours, échangea quelques banalités sur les derniers ragots du campus, se fit proposer quelques sorties. Aucune n’aborda la question qui les préoccupait toutes en réalité, le dossier à remplir pour postuler en master, et la réalité concrète qu’elles étaient toutes en concurrence les unes avec les autres. L’individualisation poussée à l’extrême, la dissolution des corps sociaux dans la méritocratie binaire, chacune d’entre elles savait précisément expliquer le fonctionnement et les dysfonctionnements de ce mode opératoire. Mais aucune ne savait comment y échapper.
Je préférerais ne pas, disait Bartleby. Je préférerais ne pas avoir y penser, se disait-elle en sortant par le porche. Ce que je veux ? Ce que je veux c’est ne pas avoir à penser !
Comme à chaque fois qu’elle était nerveuse – et c’était souvent ces derniers temps – elle jouait de la main gauche avec un chouchou qui lui servait plus souvent de souffre-douleur que d’accessoire capillaire. Comment savent-ils ce qu’ils veulent, les gens qui savent ce qu’ils veulent ? Et savent-ils vraiment ce qu’ils veulent, ou ne font-ils que vouloir ce que leurs habitus leur disent de vouloir ? Bourdieu sort de ce corps ! Combien savent vraiment vouloir ce qu’ils veulent vraiment, au lieu de simplement singer ce qu’ils sont supposés vouloir ? Et elle, que voulait-elle vraiment au fond d’elle ?
À force de retourner la question au même rythme qu’elle triturait son chouchou, elle finissait par en avoir le tournis. C’est la peur, réalisa-t-elle soudain. C’est la peur qui m’angoisse. Mais c’est une fausse épiphanie. La peur est la condition féminine universelle. Elle sait tout ça, depuis longtemps, la peur d’être rejetée, la peur de ne pas être aimée, la peur de finir seule, et de rater sa vie.
Et elle se haïssait pour cette idée, « rater sa vie », cette injonction petite-bourgeoise à l’hétéronormativité que ses parents, partant aussi d’une bonne intention, lui avaient injectés dès l’enfance au plus profond des os. Performer ou mourir, quel cauchemar ! Une vie, ça ne se rate pas ! Une vie, ça se vit.
Elle en était là de sa mini-révolution intérieure ¡no pasarán la déprime!, quand elle reçue un texto de son mec l’informant que son cours de topologie avait été annulé, et que du coup il rentrait à l’appart. Ce qui était bien avec son mec, c’est qu’il était simple. La vie est si simple pour les hommes ! Elle était sûre que lui, il savait précisément ce qu’il voulait, en l’occurrence elle, idéalement dévêtu et bien disposé. En même temps, pourquoi pas ? Elle avait bien besoin aussi d’un peu de chaleur humaine avant de se remettre à rédiger ses lettres de motivations.
Elle lui répondit « J’arrive émoticon-wink émoticon-doigt-en-V émoticon-aubergine écoomoticon-langue émoticon-bouteille-de-champagne ». Voilà. Elle ne savait toujours pas ce qu’elle était censée vouloir faire de sa vie, mais au moins elle savait ce qu’elle voulait faire de cette après-midi.