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Julien avait une opinion sur tout. Aucun sujet ne lui semblait inaccessible, trop lointain ou trop exotique, pour échapper à son jugement. Il aurait même trouvé étrange – comme beaucoup d’autres en réalité – l’idée qu’une personne puisse ne pas en avoir. À minima, se disait-il quand il croisait l’un de ces oiseaux rares, ces gens-là gardent leurs opinions pour eux. Ils sont timides, ou peureux. Au pire ils mentent. Mais dans tous les cas, quelqu’un qui affirme ne pas avoir d’opinion faisait, selon Julien, preuve d’une certaine malhonnêteté intellectuelle, et descendait d’une marche dans son estime.
Nous sommes la civilisation des opinions. Oh, assurément, n’importe quel citoyen romain ou aztèque était en capacité d’avoir une opinion sur une foule de choses, à commencer par son empereur. Mais nulle autre civilisation n’a autant érigé l’opinion non pas en tant que droit, mais en tant que devoir, alpha et oméga du citoyen modèle, preuve essentielle de l’exercice de son esprit critique, de sa souveraineté et de sa liberté individuelle.
C’est ainsi que Julien pensait – si on se permet d’appliquer le verbe penser au fait d’avoir une opinion. Il pensait que le président était mauvais, mais que la presse était trop dure avec lui. Il pensait que les femmes avaient raison de lutter contre le patriarcat, mais que sa mère aurait dû faire preuve de plus de reconnaissance envers son père après le divorce. Il pensait que le capitalisme allait ruiner la planète, mais qu’il aimait passer ses vacances en Thaïlande. Il pensait que c’était bien compliqué la guerre au Moyen-Orient, mais que quand même ils l’avaient bien cherché (le ils en question changeant en fonction des origines et des idées de son interlocuteur). Il pensait que le réchauffement climatique était bien une réalité, mais qu’il suffisait de mettre des clims partout. Julien pensait que le mérite était une piètre mesure de la valeur d’un individu, mais que personne jamais ne le reconnaissait lui à la hauteur de ses mérites, et que c’est quand même bien dommage quand on y pense un peu. Il pensait que la société faisait preuve de discriminations, mais que quand même, ils exagèrent un peu les Arabes, les trans, les roms, les handicapés, car la situation n’était pas si pire.
Bref. Julien avait une foule d’opinions, et chaque jour il en formait de nouvelles. Parfois même, il en révisait certaines quand il recevait de nouvelles informations indubitables en un sens contraire à son idée, se félicitant de savoir faire usage de sa raison – seuls les imbéciles ne changent pas d’opinions, se disait-il fier d’être un homme accompli. Et puis il oubliait qu’autrefois il pensait autre chose de tel ou tel sujet, et se félicitait d’avoir toujours eu un jugement aussi sûr – ayant même parfois le sentiment d’être clairvoyant, même si jamais il ne l’aurait affirmé comme cela.
Si seulement les autres l’étaient autant que lui ! Julien rencontrait des tas de gens – normal pour un commercial - mais il était effaré de constater combien de personnes ne pensent pas comme lui ! Et sur des tas de sujets ! C’est dingue tout de même combien sont rependues les idées contraires aux siennes ! L’aveuglement généralisé ! L’ignorance crasse ! Tu m’étonnes que nous sommes une civilisation décadente ! Oh, en bon commercial, il savait s’adapter à son interlocuteur. Un échange commercial, ce n’est pas un dialogue, c’est une transaction. Mais à chaque fois il se mettait une note mentale en se disant putain il est con lui.
Il n’y avait guère qu’avec les véritables experts – les médecins, les ingénieurs, les scientifiques, mais pas les avocats – que Julien consentait enfin à suspendre son jugement, pas tant par reconnaissance d’une compétence supérieure ou par modestie que par crainte d’être pris en défaut. En ces circonstances, il éprouvait toujours une pointe de ressentiment, car c’est vrai quoi, lui aussi il aurait pu devenir médecin, ingénieur, ou scientifique, si la vie n’en avait pas décidé autrement. Ces gens-là n’avaient rien de plus que lui après tout ! Mais il s’alignait, de mauvaise grâce peut être, mais sans non plus faire des façons.
Heureusement pour Julien, il avait également plein d’amis bien plus alignés sur son jugement que le péquin de la rue. Ensemble, ils passaient de merveilleuses soirées à refaire le monde à leur image, enfin surtout à son image à lui. Et c’est bien normal se disait-il ! Qui voudrait pour amis des gens qui ne pensent pas bien comme vous ? Quel intérêt de fréquenter de mauvaises fréquentations ? De temps en temps, un désaccord, okay, pourquoi pas. Ses amis ne sont pas parfaits, et Julien aimait l’originalité aussi. Mais à petites doses.
Julien gagne bien sa vie. Il ne regarde pas la télévision. Il fait du sport deux fois par semaine. Il ne va pas voter, cela ne sert à rien. Julien ne vole personne. Même que parfois il lit un livre ou deux, par an. Il n’emmerde pas ses voisins. Il ne prend pas le RER. Il utilise Tinder quand il a envie de baiser. Il a toujours une capote sur lui. Julien est un type bien, se disait-il. Il faudrait plus de Julien, et le monde irait mieux, se disait-il aussi.
Mais de toute évidence, concluait-il en allant se coucher, il y en a de moins en moins, des Julien. Et alors, juste au moment de sombrer dans le sommeil, pour un instant, pour un instant seulement, Julien se mettait à douter.