Denise Brook / Looks like rain
Lucas était un homme rose. Cela ne signifiait en aucun cas que Lucas était un homme mièvre ou efféminé, pas plus que cela ne désignait une quelconque capacité esthétique à porter des vêtements roses sans avoir l’air d’un bonbon américain. Non, rose pour Lucie, cela signifiait simplement que Lucas était parfaitement inoffensif. Attention : un homme inoffensif, ce n’est pas non plus nécessairement un homme bon. Lucie savait pertinemment que Lucas n’en pensait pas plus ou moins que les autres. C’est juste que par nature - ou par lâcheté - jamais Lucas n’aurait pu se laisser aller aux penchants les plus communs de la prédation masculine.
Paradoxalement, malheureusement pour Lucas et (parfois) au grand désespoir de Lucie, son caractère inoffensif était également totalement rédhibitoire en termes de libido. Assurément, Lucas était un type bien - certes moins par la force de son caractère que par simple conséquence de sa nature. Mais Lucie ne parvenait pas à éprouver pour lui plus que cette espèce de sympathie gênée qui n’était en réalité qu’une forme de mépris teinté de compassion.
Un homme, disait Camus, ça s’empêche. Mais Camus sous-entendait ici qu’un homme s’empêche par sa propre volonté de ne pas réaliser les choses terribles qu’il pourrait parfaitement réaliser s’il se laissait aller. Lucas, pensait Julie, n’a pas besoin de s’empêcher. Il est empêché par essence, retenu par des liens psychiques profondément solides, empêtré dans sa morale et dans ses manières de façon si impérieuse qu’elles faisaient de lui moins qu’un homme, mais plutôt l’idée que se ferait un enfant trop sage de ce qu’un homme devrait être.
Évidemment, si Lucas s’était entendu dire qu’il était inoffensif – autant dire impotent ! -, il se serait rebellé. Il se serait lancé dans une défense désespérée de sa virilité offensée dans l’espoir vain de démontrer qu’il était bien un homme – non, mieux qu’un homme ! – ce qui aurait paradoxalement eu pour effet de démontrer le contraire. Mais Lucie n’était pas cruelle. À quoi bon torturer ce pauvre Lucas ?
Car Lucas aimait Lucie, et Lucie aimait que Lucas aime Lucie, même si Lucie n’aimait pas Lucas, en tout cas pas du même amour. Lucas était beau garçon, cultivé, drôle, attentif et doux. Mais Lucie attendait autre chose d’un homme. Lucie aimait les hommes qui étaient des hommes, même si parfois elle en faisait les frais et qu’elle se jurait qu’on ne l’y reprendrait plus.
Oh, elle avait bien conscience de la perversité du raisonnement qui rejetait sur elle la culpabilité du comportement masculin. Ce n’est pas elle qui ment, pas elle qui trompe, pas elle qui trahit. Cela, elle le sait. Mais elle ne pouvait pas non plus décemment nier que ses choix étaient hasardeux, son jugement peu assuré, et ses désirs perfides. Elle aurait bien affirmé que tous les hommes sont coupables – et tous les hommes le sont – si Lucas n’existait pas.
Elle avait bien parfois la tentation de lui céder, juste pour voir ce que cela ferait. Mais l’idée suffisait à la faire pouffer, et elle la balayait d’un revers de main en secouant sa tête. Lucas, elle le connaissait désormais depuis trop longtemps. L’amour, pour Lucie, il fallait que cela lui tombe dessus. Le timing, c’est fondamental. Soit ça connecte immédiatement, soit jamais. Et malheureusement pour Lucas, il avait raté le coche et ce dès les premières minutes.
Parce que les hommes roses, Lucie les voyait arriver de loin. L’homme rose, il a quelque chose dans sa démarche, sa façon de parler, de bouger les mains, de s’exprimer, de sourire. Même aimable, Lucie les catégorisait immédiatement dans la catégorie des hommes qui ne la verraient jamais nue. Cette sentence était irréversible, et son ostracisme perpétuel. Rien d’érotique dans l’homme rose, rien d’excitant dans sa parole, rien d’électrique dans son regard. C’est comme si l’homme rose perdait pour elle toute substance. Homme éthéré par définition, comment pouvait-elle s’imaginer se laisser toucher pour un spectre ?
Et d’ailleurs, Lucas lui-même ne devait pas s’y tromper, parce que jamais il ne tenta de proposer quoi que ce soit à Lucie, ne serait-ce qu’indirectement. Lucas n’entreprenait rien, conformément à la logique de sa nature, et au grand soulagement de Lucie, qui n’aurait pas aimé avoir à lui dire non. Ce qui n’empêchait pas Lucas d’être amoureux, et amoureux transi et malheureux, comme il se doit.
Si Lucas avait fait preuve d’un peu plus de lucidité – et Lucie d’un peu moins d’égocentrisme – peut-être auraient-ils pu tous les deux comprendre la véritable nature de cette relation. À la faveur de cette épiphanie, Lucas aurait pu découvrir son penchant masochiste pour la sexualité contrariée, tandis que Lucie aurait pu comprendre que Lucas n’était en réalité aucunement impuissant, juste totalement pervers, ce qui paradoxalement aurait pu éveiller en elle une libido débridée.
Mais ce n’est pas ainsi que le monde fonctionne. Et pour l’heure, Lucie avait rendez-vous avec Lucas pour aller voir Phèdre au Théâtre de la Ville dans une adaptation moderne joué en grec ancien et sous-titré. Lucie allait passer un bon moment à reluquer les comédiens dénudés, et Lucas, en subissant la frustration d’être installé à côté de son amour dans une salle sombre sans pouvoir ni lui parler ni la toucher, paradoxalement aussi. Parce que c’est ainsi que le monde fonctionne.