Dimeji Onafuwa / Ton Ton
On ne manquera jamais de personnes convaincues de savoir mieux que les autres comment les choses fonctionnent et comment il convient de vivre. Peu importe qu’aucune d’entre elles ne s’accorde sur ce qu’elles pensent d’ailleurs, tant chacune de ces personnes est convaincue que son opinion est la bonne. Il faut croire que l’acte de fonder des convictions personnelles est consubstantiel au bon fonctionnement de la cognition humaine.
Momo pourrait s’en désoler – et c’est vrai que cette mauvaise habitude déplorable provoque bien des souffrances – mais à quoi bon s’en soucier ? Juger et être jugé semblent aussi inéluctable que la gravité, le coucher du soleil ou la taxe sur la valeur ajoutée. Il n’y avait pas lieu d’en faire tout un plat. Tout au plus, il convenait de le comprendre chez autrui, de le reconnaitre en soi, et de se méfier de ce que l’on croit penser.
Momo n’aimait pas son surnom. Ce n’est pas lui qui l’avait choisi. Il s’était plutôt imposé à lui par la force des choses, et ce dès son plus jeune âge parce que c’est ainsi que sont les gens, et qu’il doit exister une loi universelle qui impose à quiconque de renommer toute personne dont le prénom fait plus de trois syllabes. Ça aussi, Momo avait appris sinon à le respecter, du moins à l’ignorer poliment.
Il était fort, à ce jeu-là, faire comme si. C’était même probablement sa principale compétence, à Momo, cette capacité plastique à s’adapter à toutes sortes de situations et en toutes circonstances. Momo, c’était l’inverse du bonsaï. Momo, c’était du plastique.
C’est peut-être pour cette raison qu’il aimait tant son job de livreur. Il s’était acheté une belle fourgonnette avec laquelle il faisait trois tournées pour trois plateformes de livraisons différentes. L’industrie s’était uberisée à un tel point qu’il ne savait pas toujours pour qui il travaillait au juste. Il recevait des colis dans des centres de logistiques anonymes, cargo qu’il devait livrer à des particuliers selon les instructions précises d’un site web dédié. Parfois il bossait pour Amazon, parfois il bossait pour Temu, ou Colis Privéee, ou Vinted, ou peu lui importait en vérité. Le matin, il fourrait dix mètres cubes dans son jumper, à midi dix autres, et le soir il ne restait plus rien.
On pourrait croire ce métier abrutissant et monotone, mais Momo trouvait au contraire qu’il ne passait pas deux journées identiques. Déjà, à force de passer du temps au volant, on apprenait à devenir stoïque face à une queue de poisson, un policier municipal zélé ou à un embouteillage impromptu. Ensuite, il pouvait approfondir cette belle qualité qu’est la patience en interagissant avec des clients qui le prenaient de haut, ou ceux qui le prenaient pour un demeuré, ou encore les autres qui brillaient par leurs absences, mais qui ne manqueraient de se plaindre en jurant qu’ils étaient bel et bien chez eux au moment de la livraison. Mec, si tu ne réponds ni à ton téléphone ni à ta sonnette, ne te plaint pas si on pense que tu n’es pas là ! Ah, c’est sûr, Momo en savait un rayon sur le genre humain ! Il en avait vu, des arrogants, des racistes, des privilégiés, des abrutis, des inconciliants !
Mais fort heureusement, la majorité des personnes à qui il livrait des colis étaient juste normales, polies, distanciées ou froides, mais réglos. Momo aimait son job, il n’avait pas à se plaindre.
Et puis attention, Momo était toujours propre sur lui ! C’est sûr qu’à force de porter des colis au cinquième étage sans ascenseur et de passer le reste du temps au volant d’une étuve sans clim, la majorité des livreurs finissaient leurs journées en ressemblant plus à des serpillières usagées qu’à de fiers prestataires d’un grand groupe logistique. Mais pas Momo. Momo mettait un point d’honneur à toujours apparaitre nickel, frais comme un gardon (même si Momo n’avait jamais vu un gardon), et parfumé avec soin. C’était le refuge de son orgueil. Il pouvait parfaitement s’accommoder de n’être que le petit rouage très dispensable de la société, se dispenser de percevoir le moindre début de reconnaissance, mais il n’en tenait pas moins à son amour-propre.
Et de fait, personne jamais ne sut qu’en réalité le soir venu Momo dormait dans sa fourgonnette. Il savait où aller pour manger pas cher, où acheter l’essence bon marché, où trouver une douche, et où se garer pour qu’on lui fiche la paix. Momo se doutait d’ailleurs que personne ne s’en serait jamais soucié, mais cela le laissait totalement indifférent. Non pas par défi, par rébellion adolescente, ou par invalidité relationnelle. Momo aimait les autres – enfin, dans la mesure où l’on pouvait les aimer de nos jours. Non, sa solitude le laissait indifférent comme l’eau laisse indifférent le poisson ou l’air l’oiseau.
Après une longue journée, une fois accomplies les vicissitudes nécessaires, Momo refermait son camion, s’allongeait à l’arrière dans son sac de couchage, le téléphone à portée de mains, mais éteint, puis fermait les yeux. S’il avait pu se souvenir de ses rêves au petit matin, il se serait demandé d’où lui venait le souvenir des temples d’Oulan Bator, de la mosquée bleue d’Istanbul, des murailles ocre de Tombouctou, du parfum âcre du désert tiède, du fracas des batailles, de la durée interminable du voyage des caravanes, d’autres vies battues sous d’autres cieux.
Mais au réveil, Momo ne se souvenait de rien. Il allumait la radio en écoutant d’une oreille des personnes convaincues de savoir mieux que lui comment les choses fonctionnent et comment il convient de vivre. Parfois, il était déçu de constater que la civilisation ne s’était pas achevée durant son sommeil, et qu’aujourd’hui encore il allait devoir jouer le rôle serviable de rouage non essentiel. Il poussait un soupir, puis s’empressait de ranger. C’est que cela prend de la place, 10m3 de colis à livrer. Il rejoignait la cabine de son véhicule, allumait l’application mobile qui lui envoyait déjà des notifications, et s’empressait de rejoindre la bretelle de la rocade.