Tony Grady / Analogue Collage
Depuis la terrasse du café, j’observe de l’autre côté de l’avenue une agence AG2R La Mondiale qui arbore en façade une immense affiche, avec en photo ce que l’on suppose être la famille étendue du couple de quarantenaires au centre de l’image, et le simple slogan « J’ai signé pour ça. Pour moi, pour les miens ». Conformément au mantra de la diversité « raisonnable », le publicitaire a habilement glissé dans le groupe de protagoniste deux ou trois personnes noires, et un homme asiatique au fond. Il manque une personne en fauteuil roulant, mais je pinaille sans doute. Néanmoins, clairement, les temps changent.
Hier, l’AfD a gagné le land de Saxe an Allemagne. La semaine dernière, une foule de manifestants vêtus de noir ont bloqué le port de Douvres. En mai dernier à Porto s’est tenu le second (!) sommet de la rémigration. En France, Marine Le Pen caracole avec 40% d’intention de vote. Partout l’extrême droite progresse, jubile, promet des lendemains qui ne chantent que si vous avez la bonne couleur de peau.
Moi, si je travaillais pour AG2R, je me poserais la question de revoir mon image de marque !
Blague à part, j’avoue que je ne sais que faire de cet étrange objet que l’on nomme rémigration. Du reste, qu’aurais-je à en dire ? Ce n’est pas comme si j’allais soudain lire Éric Zemmour ou Renaud Camus. Et de surcroit, comme souvent avec les idées absurdes, la rémigration en dit plus long de ceux qui la promeuvent que de l’objet qu’elle cible prioritairement, même si j’en fais indubitablement partie.
Nul besoin d’être un expert en Histoire pour savoir que ce n’est pas parce qu’une idée est absurde que l’on ne va pas la mettre en œuvre. Avec l’humanité, c’est peut-être même l’inverse : plus une idée est absurde, plus une idée a de chance de se réaliser. Du reste, pour la peine, j’ai lu Zweig, Benjamin, Roth, Arendt, Weil, Wissel, et tant d’autres. N’en parlons plus. La raison n’a rien à voir avec cette affaire, et n’a dès lors rien à voir avec sa résolution.
Notons juste, pour être complet, que nos passions tristes sont contagieuses, et qu’avec l’occidentalisation du monde, on se retrouve avec des Africains du Sud qui harcellent une miss de beauté pour ses origines ethniques, des Kenyans qui stigmatisent les commerçants étrangers, des Tunisiens qui jettent dans le désert des migrants subsahariens, etc etc. Nul besoin de convoquer les Lumières pour savoir que le racisme est bel et bien universel, et en tout cas bien plus que ne le sont les droits de l’Homme que l’on piétine à peu près partout sous le ciel.
L’affaire est entendue, ce n’est donc pas par la raison que l’on raisonne le déraisonnable. Il est absolument vain de tenter d’expliquer que nous sommes tous d’abord et avant tout du pays de notre enfance avant d’être du pays du sang de nos parents ou de celui de la terre où l’on se trouvait le jour de notre naissance. On ne nait pas citoyen, on le devient. Et n’essayons pas plus d’expliquer que même au sein d’un même pays, d’une même ethnie, la conception de ce que c’est que d’être français quand on s’appelle Yves, avocat à Neuilly, n’est pas 100% identique à celle de Jordan, livreur, qui grandi à Verdun, ou celle de Noémie, esthéticienne, de Vannes. Le pays de notre enfance est bien plus petit et particulier qu’on ne l’imagine, et surtout, il est évanescent, puisque l’on doit tous quitter son enfance pour un exil sans retour.
De même, il m’est parfaitement vain de tenter de me mettre à la place de ceux qui font la promotion de la rémigration. Mais d’une part parce que je les soupçonne de ne pas essayer de faire de même envers moi. Et de l’autre parce que même si mon imagination était vaste et mon empathie sans limites – ce qu’elles ne sont pas – tout ce que je pourrais dire de cet exercice serait probablement faux, vain, méprisant et donc parfaitement inutile. Oh, nulle supériorité morale ici : je suis suffisamment tordu et humain pour comprendre instinctivement l’attraction de ce concept ! Mais parfois comprendre ne suffit pas, et en l’occurrence ne sert à rien.
Et comment expliquer que nos sociétés, à l’image de nos relations humaines, tiennent plus de la pâte à modeler que des briques de Lego ? De la même façon qu’il n’existe pas de démon thermodynamique capable de séparer le sirop de la limonade dans le diabolo menthe, il n’existe pas de façons indolores de défaire ce que 60 ans (au bas mot) ont mêlé dans nos sociétés. Laissons le soin de proposer des solutions miracles aux marchands de yakafaucon. Cette aporie reste une aporie. Et rien de ce qu’ils pourront y faire n’y changera quoi que ce soit.
Alors, pourquoi y penser ? Pourquoi participer au spectacle artificiel des douleurs que l’on s’inflige ? Rien de ce que je peux dire ou faire ne saurait empêcher quoi que ce soit à quoi que ce soit si la société décide collectivement de se tirer une balle dans le pied (et d’ailleurs ce n’est pas comme si ce n’était pas déjà en train de se produire). Rien de ce que je peux faire ne saurait me prémunir d’en devenir victime, et je ne pourrais probablement rien faire de plus sinon tenter de sauver les miens – et dieu sait qu’ils sont peu nombreux, et que mes bras manquent d’allonge, et dieu sait pourtant aussi les moyens à ma disposition.
Reste alors l’objet littéraire. Il me semble qu’une partie de la littérature peut parfaitement se résumer par la description exhaustive de ce qui arrive aux hommes quand ce qui doit leur arriver arrive sans qu’ils puissent en réchapper. Certains écrivent pour exorciser, d’autres écrivent pour faire advenir. Je crois que ce désir alchimique est presque irrésistible. Mais les meilleurs, les plus lucides de mon point de vue, n’écrivent pas pour changer le monde. Ils écrivent parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement. C’est pour cela que de tout temps on a écrit sous les bombes, dans les tranchées, pendant les pogroms, au cœur des épidémies, même dans les camps d’extermination.
Dane le fond, c’est pour cela que cette idée m’embarrasse. Elle me fait chier parce qu’elle m’effraie, et elle m’effraie précisément parce qu’elle est irrationnelle. Elle s’impose à moi parce que le zeitgest s’ennuie et qu’elle n’a rien trouvé de mieux pour occuper notre vide existentiel. Je me sens contraint d’en faire quelque chose, alors que je ne peux rien en faire, car rien ne m’est plus étranger que cette idée étrange. Comme le disait René Char, je veux n’oublier jamais que l’on m’a contraint à devenir — pour combien de temps ? — un monstre de justice et d’intolérance, un simplificateur claquemuré, un personnage arctique qui se désintéresse du sort de quiconque ne se ligue pas avec lui pour abattre les chiens de l’enfer.
Mais c’est ainsi que la vie est faite, j’imagine. On ne choisit pas forcément le costume que l’on vous impose, et il est parfois impossible d’échapper à sa charge. Nul ne sait de quoi l’avenir est fait, et la catastrophe est tout aussi probable que l’inverse. Néanmoins, ce n’est pas un pari que j’ai envie de faire. C’est peut-être le moment d’aller voir ce que me propose au juste AG2R.