Sophie ou la rééducation sentimentale

N’allez pas croire que la majorité de ce qui arrive dans une vie arrive parce qu’on le veut.

Posté par Haslam Atufal le mercredi 9 septembre 2026

Lost and found / Robert Filiuta

D’aussi loin qu’elle pouvait remonter dans sa mémoire, Sophie a toujours aimé aimer. Et de fait, depuis les prémisses de son adolescence, elle avait toujours été plus au moins amoureuse. Pas toujours du même garçon – aujourd’hui encore, même à 48 ans passée, elle disait toujours garçon – et pas toujours avec la même intensité bien entendu. Mais amoureuse, aussi naturellement que d’autres respirent. Elle semblait passer son temps à s’éprendre passionnément d’un homme ou d’un autre, parfois simultanément, parfois en quinconce, mais il ne s’était rarement passé un seul jour sans qu’un « garçon » ne préoccupât son cœur de guimauve.

Une grande amoureuse comme elle, on aurait pu croire qu’elle serait de nos jours heureuse et comblée. Car certes, elle était amoureuse, et aujourd’hui encore amoureuse, mais aucun de ces « garçons » ne semblait éprouver quoi que ce soit de similaire à son égard. Oh, elle avait bien essayé, à plusieurs reprises, et avait même cru tirer le gros lot une fois ou deux. Mais ces rares histoires n’avaient jamais été au mieux que des malentendus, au pire des manipulations sordides, des en-attendant-mieux, ou de simples histoires de vits à vider et de postérieurs à remplir.

Néanmoins, malgré tout ce temps perdu et les regrets à foison, Sophie n’en avait pour autant jamais conçu d’amertume. Certes, elle pleurait bien sûr, et elle pleurait beaucoup, mais elle ne pleurait jamais longtemps puisqu’il y avait toujours un nouveau « garçon » pour se substituer à l’ancien. Et puis dans le fond, elle ne s’était jamais fait d’illusion. Car Sophie était laide, et elle le savait depuis toujours, ou du moins depuis que Paul au CE1 avait décidé de faire de Sophie le souffre-douleur de toute la classe.

(Ouvrons ici une parenthèse. Sophie a subi Paul jusqu’en troisième. Elle en aurait pleuré de joie lorsqu’elle a découvert que Paul partait au Morbihan à la faveur du divorce de ses parents. Paul depuis a fini ses études, et est devenu contrôleur de gestion dans la filiale d’un grand groupe du CAC40. Paul est revenu à Paris entre temps. Paul gère bénévolement les comptes du resto du cœur du département. Paul a épousé une chic fille avec laquelle il a fait deux enfants. Paul est unanimement aimé et reconnu par ses proches. Paul n’a jamais repensé à Sophie. On imagine Paul parfaitement heureux. Paul est la preuve que le karma, c’est des conneries.)

Sophie était lucide, elle ne croyait pas à ces histoires de beauté intérieure ou d’âme supérieure. Jamais les derniers ne seront les premiers, et jamais une fille laide ne sera aimée pour ce qu’elle n’est pas. Elle voyait bien son visage disgracieux, son regard chassieux, ses cheveux plats, et son corps gras. Elle n’était pas bien grosse, Sophie, mais elle n’avait pas les rondeurs au bon endroit. Elle n’avait pas la chair qui aurait fait d’elle la femme callipyge à laquelle la plupart des hommes rêvent sans oser se l’avouer. Elle n’avait pas pour autant renoncé à sa féminité, mais elle s’était fait une raison. Elle n’était pas de celles dont on tombe amoureux sur un coup de foudre.

Parfois, en repensant à son enfance, elle se demandait ce qui aurait pu se produire si on ne l’avait pas considéré laide depuis la primaire. Elle aimait ses parents, et ils avaient été de bons parents, si on met de côté la piètre qualité du capital génétique dont elle avait hérité. Toutefois, elle avait l’intuition qu’elle n’était pas que le produit d’une hérédité défaillante, mais aussi de la répétition des brimades et des moqueries, et que ces dernières avaient fini par faire advenir une réalité – son physique malheureux – plutôt qu’une autre simplement par la force de la répétition.

Si bien que très tôt, elle sut que jamais elle ne serait aimée à la mesure de son amour. Pierre, Amir, David, Guillaume, François, Abdel, James, aucun des hommes dont elle s’était entichée et qu’elle avait réussi à attirer dans son lit n’avait jamais réussi à la convaincre du contraire. Les rares à lui avoir dit je t’aime – souvent à des heures indues de la nuit et cinq minutes avant de sombrer dans le sommeil profond qui suit l’éjaculation masculine – aucun de ceux-là n’avait à ses yeux la moindre crédibilité. Elle se contentait de sourire avant de les bercer contre ses seins, en pardonnant leur naïveté. Sophie était une grande pardonneuse. Dans un autre temps, une autre époque, Sophie aurait été une sainte.

Mais une sainte-qui-couche hein, pas une sainte-ni-touche, aurait-elle précisé espièglement si quiconque lui avait fait la remarque. Enfin, c’est ce qu’elle s’était imaginé répondre quand elle avait imaginé que quelqu’un puisse la traiter de sainte. Sophie menait souvent de grandes conversations imaginaires avec des gens qui auraient été vivement impressionnées par sa présence d’esprit et le charme de son intelligence. Ce qui aurait été bien utile si ces gens avaient existé, et si Sophie ne souffrait pas de toute façon d’un cas pathologique d’esprit de l’escalier. Sophie était brillante, mais brillante dans sa tête. Sa lumière intérieure, réelle et authentique, ne franchissait jamais les murailles de sa carcasse corporelle. Sauf en affaire.

Car Sophie, aussi ingrat que puisse être son physique, avait justement réussi à substituer le pouvoir à l’amour. Sophie n’était ni une grande séductrice ni une grande oratrice, mais savait compter, faire du business, et mener sa barque. Son auto-exclusion du domaine de la sexualité avait paradoxalement eu pour effet de lui permettre d’atteindre rapidement les plus hautes responsabilités. D’une part parce que personne n’allait accuser personne de l’avoir nommée en faveur d’une promotion canapé. De l’autre parce que libérée du poids que le patriarcat impose à la femme moderne, Sophie avait eu tout le temps de développer une très belle carrière.

Oh, cela n’avait en rien été pour elle une forme de revanche. Elle n’avait rien d’une Rastignac au féminin ! N’allez pas croire que la majorité de ce qui arrive dans une vie arrive parce qu’on le veut ! Sa carrière s’était au contraire déroulée naturellement, un peu par hasard, un peu par chance, et beaucoup parce que par la force des choses elle avait su être disponible au bon endroit au bon moment. Si bien qu’elle était désormais dotée de riches moyens, de l’aura d’une belle position sociale, dénuée d’enfants à éduquer ou entretenir, généreuse à tous les sens du terme, complètement déniaisée sentimentalement et parfaitement maitresse de sa sexualité.

Cela dit, se disait-elle, les choses changent. Elle avait remarqué la grande évolution des hommes dont elle tombait amoureuse. Ces hommes-là, passé cinquante ans, semblaient envisager le monde sous un regard nouveau. Ils étaient bien entendu moins flexibles et plus conformes, mais également plus assurés et moins exigeants. La plupart étaient enfin tombés du piédestal de l’éphèbe, et si de nombreux encore s’imaginaient pouvoir séduire les jeunes femmes, ils commençaient à comprendre qu’en réalité cette époque était révolue. D’autres critères devenaient soudain plus importants, comme justement le pouvoir par exemple ou l’argent.

La combinaison de son statut social et de la nouvelle vulnérabilité masculine était progressivement en train de bouleverser sa vie sentimentale. Elle avait découvert qu’elle suscitait désormais bien plus facilement l’intérêt de ses amants. Elle n’avait plus autant besoin qu’avant de ce qu’elle nommait avec dérision ses stratagèmes. En un mot, parvenir à ses fins – non pas l’amour, soyons honnête, mais son ersatz, à savoir la relation sexuelle – était devenu plus facile. Et pour la première fois de sa vie, elle ne se sentait plus… inférieure ? Oui, inférieure, c’est bien le mot.

Passée la stupéfaction de son épiphanie, elle devait bien admettre que c’était une idée délicieuse, inconnue certes, mais exotique, excitante même. Soudain, les hommes la regardaient. Non pas parce qu’elle était la patronne, et encore moins pour la force érotique de sa silhouette bien entendu, mais juste par glissement progressif d’un rapport de force qui jusque là avait été en sa défaveur.

Au début, ce fut grisant, et libérateur. Elle se sentait ivre, fiévreuse, encore plus disposée à tomber amoureuse qu’auparavant. Mais assez rapidement cette nouvelle situation révéla en elle une autre surprise. Ces hommes qu’elle aimait, et qu’elle aimait vraiment, car elle avait vraiment le cœur d’une grande amoureuse, ces hommes donc, elle se surprit soudain à les mépriser.

Oh le mépris, elle connaissait. N’oubliez pas que de son propre aveu Sophie n’avait rien d’une sainte. Elle aussi avait des préjugés et des idées préconçues. Elle aussi pouvait se montrer distante, hautaine, froide, et même salope quand les circonstances l’exigeaient. Personne jamais nulle part ne réussit dans le monde des affaires sans avoir démontré une certaine prédisposition aux bassesses les plus veules de la condition humaine. Ce ne fut donc pas la découverte de cette émotion qui la désarçonna.

Le problème, de son point de vue, fut l’embarras qui soudain venait ternir l’amour qu’elle éprouvait pour les hommes qui autrefois l’ignoraient superbement. C’était comme si, en devenait progressivement accessibles, ils étaient du même geste devenu moins brillants, mois séduisants, moins beaux, moins charmants. Dans son schéma intérieur, c’était affreux ! Elle qui avait tellement l’habitude de prendre sans sourciller le peu qu’on lui donnait d’amour trouvait désormais cet amour, soudain abondant, fade, terne, dégouttant, repoussant même ! Ce faisant, Sophie, qui aimait tant, n’aimait plus.

Que faire de cette nouvelle donne ? En sondant son esprit comme la langue sonde un abcès en bouche, elle sentait toute la violence qui menaçait de se déverser à travers cette nouvelle fissure. Toute cette haine qui s’était discrètement accumulée derrière les digues de sa résilience menaçait d’envahir son corps. Ce que Sophie avait gagné en charme (et ce uniquement par la force des circonstances), elle l’avait ironiquement totalement reperdu en assurance !

C’était la raison pour laquelle, pour la première fois de sa vie, elle envisageât d’aller voir un psychiatre. Et c’était la raison pour laquelle elle se tenait par cette matinée pluvieuse dans l’arrière-cour parisienne d’un bâtiment haussmannien devant la porte d’entrée d’un spécialiste lacanien qu’une copine – fort jolie en ce qui la concerne, maman d’un petit garçon, mais néanmoins divorcée comme tout le monde – lui avait conseillé. Qu’allait-elle bien pouvoir raconter à cet homme ? Elle en était là de sa réflexion lorsque la porte s’ouvrit et laissa sortir le patient précédent, un certain Paul, contrôleur de gestion de son état, déprimé chronique et maladivement malheureux.