Quand on peut, on veut.

La sociologie est une science

Posté par Haslam Atufal le jeudi 17 septembre 2026

School 2020 / David Farrés Calvo

Parfois, il m’arrive d’avoir une heure ou deux à tuer. Oh, ces heures sont en réalité très hypothétiques ! J’ai bien conscience qu’en pratique j’ai toujours mieux à faire, ou du moins que j’ai une liste interminable de taches diverses et variées, dont la plupart n’ont aucun autre sens que de prolonger temporairement les conditions matérielles de ma situation personnelle (vous savez, le fameux travailler plus pour gagner plus pour travailler plus pour… - vous connaissez la chanson). Raison de plus pour les dérober à cette fatalité, ces quelques heures de semi-liberté qui ont pour moi le parfum de la permission de sortie pour le troufion ou celui de la libération conditionnelle pour le prisonnier à perpétuité.

Parfois même, j’use de ce temps libre pour prendre du recul, comme disent ceux qui ont le temps de le faire. Je me laisse aller à la tentation de prendre de la hauteur, et au plaisir suave du vertige qui succède à cet effort. Plaisir coupable, vaniteux et vain, car la société se moque de ce que l’on pense d’elle. Mais que celui qui ne s’est jamais demandé comment nous en sommes arrivés là où nous en sommes me lance la première pierre. Car oui, je l’affirme, la sociologie est une passion bien française, et à l’image de Narcisse, nous adorons nous observer dans nos miroirs statistiques, et ce dans les moindres coutures (à ceci près qu’à l’inverse de Narcisse nous n’aimons pas beaucoup notre reflet parce que nous avons l’amour vache, mais c’est un autre sujet).

Prenons un exemple, le mérite et la méritocratie – je ne prendrai même pas la peine de les définir, parce que vous savez forcément ce que ces deux mots désignent. On aura du mal à trouver un sujet qui déchaine autant les passions que celui-ci (l’immigration peut-être ? Ou les concerts de Céline Dion je suppose…). Ça tombe bien, parce que c’était justement le sujet précis du cours d’hier soir de Floriane Zaslavsky à Off Campus.

J’ai toujours été mal à l’aise avec ce sujet, pour la simple raison que – sauf erreur de ma part - personne jamais nulle part n’a ce qu’il mérite, en bien ou en mal. Avez-vous vraiment ce que vous méritez ? Ne connaissez-vous pas des personnes qui ont bien plus (en possession ou en estime) qu’ils méritent ? D’autres que le malheur accable alors qu’ils méritent tellement mieux ? Pourquoi parle-t-on de méritocratie alors que tous les faits semblent démontrer que nous n’avons justement rien d’une méritocratie (sinon les apparences) ?

Du reste, la méritocratie me semble elle-même une idée creuse. Si on la prend au sérieux, qui peut s’opposer à l’idée que dans une société idéale chacun devrait recevoir ce qu’il mérite ? En réalité, ne méritons-nous pas tous de réussir et de mener des vies pleines et entières ? Et qui décide de qui mérite quoi ? Et ça signifie quoi au juste, mériter ? Réussir ? Être heureux ? Être riche ? Être reconnu ? Être épanoui ? Mourir vieux ?

Aujourd’hui, la question du mérite est sur toutes les lèvres. Il n’y a qu’à voir : les scores PISA qui s’effondrent, la ségrégation scolaire à Perpignan, l’économie en K, le retour des héritocrates, l’ascenseur social grippé, le creusement des inégalités, tous ces sujets peuvent se rattacher directement ou indirectement à cette question du mérite, et le mérite semble être LA question qui préoccupe nos concitoyens. Ceci explique sans doute le concours Lépine des solutions « yakafaucons » que nous infligent les candidats présidentiables.

Je soupçonne que si ce thème nous passionne (et moi avec j’avoue humblement), c’est précisément parce que le mérite n’est justement pas le principe régulateur de la société occidentale contemporaine. L’omniprésence médiatique de ce sujet est probablement le signe que la réalité est ailleurs.

Mais il y a, il me semble, une autre raison bien plus terre à terre à cet engouement : Si le mérite est la mesure de la répartition des biens (économiques, culturels ou symboliques), alors nous souhaitons tous savoir si l’on a vraiment ce que l’on mérite, ou si notre voisin nous spolie de notre dû. Le mérite, de ce point de vue, ne serait rien d’autre que la mesure d’une vie, et la monnaie d’échange de la répartition de la valeur ajoutée (de là à penser que tout notre malheur viendrait du fait de prendre l’argent pour proxy de ce mérite, il n’y a qu’un pas).

Mais est-ce aussi simple que je le pense ? Le mérite, fiction utile ? La méritocratie, mythe politique ?

La sociologie est une science – c’est important de le souligner, car on dénigre si souvent les preuves accablantes qu’elle constitue laborieusement ! Une science dans ce qu’elle mesure, mais néanmoins un art dans les déductions qu’elle tire de ses résultats. De Bourdieu à Dubet, de Boudon à Allouch, de Durkheim à Lahire, de Arendt à Passeron, nous ne manquons ni d’études concrètes (qui d’ailleurs convergent toutes vers le fait que la méritocratie n’est au mieux qu’une utopie encore irréalisée, au pire un mythe toxique dont la préoccupation cache la réalité) ni de théories contradictoires (qui parfois s’opposent et parfois se complètent).

Opérons une synthèse : Oui, indubitablement, le système scolaire français reproduit les inégalités. Par le biais de la violence symbolique qu’elle impose aux enfants (Bourdieu), et probablement aussi parce que les stratégies et les décisions personnelles dépendent de la place que l’on occupe dans la société (Boudon). Oui, le capital culturel compte, oui, le capital économique compte aussi, et non, les deux ne sont pas nécessairement corrélés. Oui, le mérite est aussi une question morale (Allouch), et non, la méritocratie n’est pas le meilleur des mondes (Dubet). Et non, Sarko n’a pas inventé le mérite, ha ha (c’est Michael Young) !

Et malgré tout, nous avons un mal fou à nous défaire de cette idée que quand on veut, on peut. Et ce alors même que ce que l’on veut est grandement déterminé, et que ce que l’on peut est grandement hérité. Nous nous raccrochons à cette morale de la responsabilité individuelle, refusant d’assumer la part qui nous détermine, mais aussi en essentialisant ce qui n’a rien de naturel. Celui qui réussit devient méritant, celui qui échoue est fautif, et dans les deux cas nous commettons une injustice au nom d’un système qui se prétend vertueux.

Dernier exemple en date : L’un des constats du dernier rapport PISA fut de noter le désengagement des parents. Évidemment que la performance scolaire d’un enfant est directement corrélée à l’effort que ses parents consacrent à la scolarité de leurs enfants, doh ! Pas besoin d’un bac+12 pour le comprendre. Soudain, panique à bord ! Déjà que l’école n’a pas de moyens, c’est sûr que nous courrons à la catastrophe si même les parents lâchent l’affaire ! Et le ministre de fustiger les mauvais citoyens que sont ces parents démissionnaires ! Diantre, que faire ? On vous avait dit qu’il fallait mettre des groupes de niveaux au collège ! Et ce collège, démantelons-le ! Tiens, soyons radicaux, envoyons les enfants à l’école dès 1 an ! Imposons l’éducation explicite dès la primaire ! (Vous savez ce que c’est vous, une éducation pas explicite ?)

Corrélons les aides sociales aux performances des enfants tant qu’on y est ! (Non, je déconne, personne n’a eu l’audace d’ânonner cette énormité. Enfin, j’espère. Mais ne parlons pas de la préférence nationale pour les bourses, ok ?)

Émettons une hypothèse : et si c’était Boudon qui avait raison, et que ce désengagement n’avait en réalité absolument rien d’irrationnel ?

L’école est construite sur un principe simple : il y a une piste de course, cette piste fait exactement 100m, pas un centimètre de plus ou de moins, et au bout de cette piste un chronomètre hyperprécis mesure au centième la performance des enfants. C’est cela, l’égalité des chances institutionnalisées. En revanche, peu importe si certains enfants courent pieds nus tandis que d’autres ont des baskets, ou des vélos, ou que d’autres encore sont en voiture. Car le souci de l’école, son périmètre, c’est de garantir l’équité du dispositif, ni plus ni moins.

Alors, oui, il y a les zones d’éducation prioritaires, les bourses, et les quotas de diversité dans les grandes écoles. Résultat net de la majorité de ces politiques selon les études sociologiques ? De belles photos pour les journaux, des déclarations politiques comme autant d’envolées lyriques, et de tant à autre, un livre d’un énième soi-disant transfuge de classe qui aimerait qu’on le félicite de s’en être sorti (ou qu’on le plaigne d’avoir du trahir sa classe, bouhou, du reste écrire un livre coute moins cher qu’une thérapie et peut rapporter plus).

Or, pour Boudon, les acteurs sont rationnels. Ces fameux parents démissionnaires, ils ne sont pas nécessairement stupides. À quoi bon lancer les dés si on sait pertinemment qu’ils sont pipés ? Pourquoi courir quand il est évident que l’on n’a aucune chance de passer la ligne d’arrivée ? Quand votre fils à plus de chance de rejoindre un club de foot que d’aller à Centrale, à quoi bon s’obstiner ?

Entendons-nous bien : des parents qui aimeraient bien mais qui n’ont pas les armes pour jouer le petit jeu hypocrite du système scolaire, ça existe aussi. Mais peut-être, je dis bien peut-être, qu’en réalité, ce n’est absolument pas la faute de ces parents, mais bel et bien celui du dispositif.

Et ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres.

Nan, vraiment, rien à faire, au final les méritocrates me sortent par les yeux. Il n’y a pas de méritants, et par conséquent, je n’ai rien de méritant. Il n’y a que des circonstances que l’on subit (ou pas), des chances que l’on nous offre (ou pas), des opportunités que l’on peut saisir (ou pas), et des possibles qui nous échappent (ou pas). Cela ne signifie pas pour autant qu’il n’y a pas de libre arbitre, ou que nous ne pouvons pas individuellement acquérir par l’effort et la volonté les moyens d’échapper à notre condition. Cela signifie juste que ce n’est pas quand on veut ou peut, mais plutôt quand on peut on veut.

D’ailleurs, en parlant de pouvoir et de vouloir, il faudrait peut-être que je me remette au travail plutôt que de perdre mon temps à écrire des logorrhées sans aucune valeur scientifique ou littéraire. Mais perdre son temps, n’est-ce pas la seule et authentique mesure de la liberté d’un individu ? Vous avez quatre heures, et les calculatrices sont interdites.