The cemetery of umbrellas / Stefano Bonazzi
Ce n’est pas exactement comme cela que Pete avait imaginé la mort. Pourtant, sa mort, Pete y avait souvent pensé par la force des choses. Dans son métier, c’est presque une nécessité. Mais il ne s’était pas imaginé qu’une fois (enfin ?) mort, il aurait autant de temps pour cogiter, ni qu’il se désintéresserait autant de comprendre les circonstances de son décès. Ce qui était fait était fait, à quoi bon nourrir de la rancune ? Après tout, il était impossible de vivre comme il a vécu sans au passage donner à des tas de gens des tas de bonnes raisons de l’assassiner. Du reste, celui qui l’avait fumé sera fumé à son tour. Et si ce n’est pas le cas, tant mieux pour lui.
Toujours était-il qu’il avait désormais du temps pour lui, du temps pour réfléchir à sa vie désormais achevée.
Il ne se souvenait plus à quel âge précisément il avait compris que les choses n’allaient pas pour lui comme il en allait pour d’autres. Il ne pouvait pas se remémorer d’un évènement particulier, d’une conversation avec un adulte, ou même d’un traumatisme aussi petit soit-il qui aurait pu provoquer en lui le recul, la distance, la dissociation nécessaire à ce type d’épiphanie. Il savait juste qu’enfant, il réalisa très tôt qu’il serait absurde, et par conséquent totalement impossible, que le monde puisse s’avérer aussi étriqué et limité qu’il lui était apparu jusque-là. Il avait l’intuition, l’espoir, la conviction même qu’un jour ou l’autre il aurait l’opportunité de vivre autrement dans un monde plus vaste, et qu’il ne pouvait pas en aller autrement.
À l’époque, il ne savait pas que le monde écoute en permanence, et que ce dernier s’adapte à nos désirs. Il ne savait pas non plus qu’il faut toujours se méfier de ce que l’on souhaite, qu’il est bien plus simple d’obtenir ce que l’on veut qu’on ne l’imagine, et qu’une fois que nos désirs se réalisent on ne peut plus faire machine arrière. Comment l’aurait-il su ? Ce n’était qu’un gosse qui grandissait au rez-de-chaussée d’une maison insalubre que le City Council de Liverpool avait attribué à sa mère célibataire (une pensée le traversa : qu’allait devenir sa mère ? Mais ce soudain rappel s’évapora de son esprit aussi rapidement qu’il lui était venu).
Pete n’était à l’époque qu’un gosse, mais un gosse doté d’une foi inébranlable en l’avenir, d’une ambition dévorante, et d’une moralité qui brillait par son absence.
Souvent, on s’imagine que les gangsters ne sont que des fous dangereux dotés d’un sens aigu du commerce et de l’organisation. Et c’est vrai que Pete en avait croisé un certain nombre, des violents, des psychopathes, des ravagées. Mais en pratique, ces derniers vivaient rarement longtemps. Ceux-là marchent les yeux fermés vers le précipice, car la violence gratuite appelle la mort juvénile. En réalité, ceux qui s’élèvent dans le business sont d’une tout autre nature. Sa nature. Les affaires sont les affaires, et elles exigent en pratique des acteurs totalement lucides et rationnels. Des gens comme Pete.
Pete avait voulu le monde, alors le monde s’est ouvert pour lui. Il a commencé petit, mais a été très vite repéré pour son sang-froid et son sens de l’action efficace, mais économe. Le monde est toujours à l’affut de types comme lui, des profils à éduquer, promouvoir, faire grandir, fructifier. Les mentors abondent, ne serait-ce que pour profiter de la jeunesse laborieuse. À 15 ans Pete avait déjà une petite renommée. À 20 il avait fait main basse sur le port. À 25 il organisait tous les points de deal de Newcastle à Plymouth. À 30 ans, il vivait désormais à Dubaï depuis deux ans.
Le jour de sa mort, il faisait particulièrement chaud à Dubaï. Encore plus que d’habitude. Il faisait particulièrement chaud partout sur la planète, et Pete avait la sensation que Dubaï était le centre de cette fournaise. Pete détestait Dubaï. Il détestait tout ce que cette ville représente, son sable gluant qui s’infiltre partout, ses centres commerciaux démesurés où l’on pouvait s’offrir des lingots d’or dans des distributeurs automatiques, ses autochtones hypocrites qui se disaient musulmans et bafouaient sans vergogne tous les principes de la religion, ses résidents étrangers qui comme lui trouvaient fiscalement refuge dans ce paradis dystopique pour barons de la drogue. Liverpool lui manquait terriblement, mais là-bas Scotland Yard l’y attendait de pied ferme, ainsi qu’une foule de gamins ambitieux qui rêvaient de devenir Vizir à la place du Vizir.
Alors Dubaï était devenu sa petite prison dorée, et malgré les fêtes démesurées, les piscines couvertes dans les villas, l’alcool de qualité, les putes à peine pubères, Pete se sentait de plus en plus acculé. Et n’allez pas croire que sa vie était une sinécure ! Il faut bosser, et bosser dur, pour alimenter son réseau, gérer les approvisionnements, assassiner les traitres, tenir la compétition à distance, payer les fidèles, manager son équipe, régler les problèmes, graisser les pattes, ou encore effacer les traces. C’est un boulot à plein temps, dealer international ! Mais une fois que l’on a atteint le sommet du monde, seule la chute vous tend les bras.
La chute, d’autres y étaient passés avant lui, et des plus forts, des plus malins. On trouvait même des gens pour les pleurer ! Certains semblaient convaincus d’être intouchable. Mais les pires, ce sont ceux qui se pensaient innocents. Avec le temps, Pete avait observé que même la dernière des enflures ne pouvait s’empêcher de s’inventer des excuses pour justifier les horreurs que le métier exige. Ce monde est plein de types bien en fait, ha ha ! C’est juste qu’ils ne savent pas à quel point ils ne sont que des enfoirés.
Pete pour sa part n’entretenait aucune illusion. Ce qu’il avait fait, il l’avait fait consciemment, consciencieusement, et en pleine possession de ses moyens. Ce qui l’attendait désormais – une attente bien longue semblait-il – ne pouvait être que l’enfer.
« — Parce que vous souhaitez aller en enfer ? »
Pete se trouvait désormais assis sur un banc dans un parc typiquement britannique. L’homme qui venait de l’interpeler était un vieillard anglais, habillé comme un notable, avec comme un air de Michael Caine, mais plus âgé encore. Pour autant, malgré le caractère inattendu de cette situation, Pete ne fut aucunement surpris, comme si une fois mort le réel était enfin libéré du besoin de cohérence.
« Je n’y tiens pas particulièrement, répondit-il.
— À la bonne heure ! Ce n’est pas que je souhaite vous priver de cette expérience, mais moi aussi, je préférerais ne pas.
— Attendez, comment ça ? Vous voulez dire que je peux y échapper ???
— Ce n’est pas ce que j’ai dit. Je dis juste que si nous pouvons l’éviter, cela ne serait pas si mal, n’est-ce pas ?
— Je ne suis pas sûr de bien comprendre. Je pensais que…
— Oui, des tas de gens pensent des tas de choses, et pourtant si peu sont revenus de la mort pour en témoigner. Je vous assure que l’enfer n’est pas nécessaire. Ce n’est pas comme si vous faire griller pour l’éternité allait changer quoi que ce soit à la vie de vos victimes.
— Mais alors quoi, s’exclama Pete ! On peut faire ce que l’on veut, et après, rien ? L’absolution ? Le Paradis ?
— Je n’ai pas dit cela non plus. Le mal que vous avez fait, vous l’avez d’abord fait à vous-même, et vous le savez très bien au fond de vous. Vous voyez très bien de quoi je veux parler. Bien sûr que l’enfer existe, mais il existe pour ceux qui en ont besoin. Et bien sûr que le paradis existe aussi, et si je peux vous rassurer, vous n’y avez effectivement pas accès. »
Pete resta un long moment à digérer ces informations. L’homme qu’il fut aurait probablement tenté de menacer ce type, ou même lui casser la gueule, mais c’était comme si son âme, une fois détachée de son corps, était également détachée de toute forme de sentiments violents. Il fallait la pesanteur et la gravité pour transformer une émotion en un déferlement d’hormone. Il était simplement… perdu. Oui, perdu, confus, mais d’une certaine façon reconnaissant de ne pas devoir répondre seul aux questions existentielles que la mort impose.
« Êtes-vous la mort ? demanda Pete.
— Souhaitez-vous que je le sois ?
— Dieu ??
— Soyez sérieux, voulez-vous, ha ha !
— Un ange alors ?
— Oh ces gens-là sont très occupés, vous savez ! répondit le vieillard en riant.
— Alors quoi ? Que me voulez-vous ? Et que va-t-il advenir de moi ?
— Vous avez beaucoup de questions, et c’est parfaitement compréhensible. Chaque chose en son temps.
— Si vous n’avez rien à me dire, autant me laisser seul. Je peux parfaitement me débrouiller, je n’ai pas besoin de vous.
— C’est exact. Vous n’avez pas besoin de moi. C’est moi qui ai besoin de vous ! »
Pete, désarçonné, n’eut pas le temps de répondre que le vieux se levait déjà. « Écoutez, dit le gentleman, pourquoi ne pas marcher avec moi ? Vous reconnaitrez que vous n’avez rien de mieux à faire, n’est-ce pas ? J’ai deux ou trois choses à vous montrer qui pourrait vous surprendre, et deux ou trois autres à vous dire qui vous surprendront encore plus. Qu’en dites-vous ? »
Pete remarqua que l’homme était plutôt grand, et s’appuyait sur une canne vernie. Il avait dû être terriblement beau dans sa jeunesse. Il se dégageait de lui cette forme d’autorité naturelle contre laquelle il est souvent difficile de lutter. Et puis du reste, il avait raison, le vieux. Il n’avait rien de mieux à faire. Pete se leva, et remarqua enfin qu’il avait un corps, et ce corps des jambes, et ses jambes des pieds bien en contact avec le sol. Décidément, la mort était bien surprenante ! Mais le vieil homme s’était déjà engagé dans une allée, alors Pete le suivit.