Étude d’après le portrait du pape Innocent X par Velázquez / Francis Bacon
Depuis le parvis de la gare, j’observe la silhouette sinistre de la tour Montparnasse, vidée de ses occupants et désormais hantée par la mémoire de jours meilleurs aux promesses non tenues. Un cercle d’échafaudages l’enserre sur environ 10 étages, comme s’il avait fallu l’étayer de peur qu’elle ne s’écroule de fatigue. Aux fenêtres obscures on peut deviner des espaces déserts, des bureaux abandonnés, tandis que des rideaux inutiles tentent en vain de limiter la lumière du soleil. Ici ou là sur la façade, quelques plaques de bois comblent le vide laissé par des fenêtres disparues dont on peut deviner la chute. C’est comme d’observer un naufrage, mais un naufrage silencieux, invisible, dénué du moindre mouvement. La tour est un navire à l’abandon, et comme tout navire à l’abandon son silence s’est désormais teinté du caractère sacré des ruines antiques, la beauté en moins. Paradoxalement, je me dis qu’elle n’a pourtant jamais été aussi digne du mot monument, et que sa gloire priapique fièrement dressée dans le ciel bleu, parfaitement inutile, raconte quelque chose de notre avenir commun.
En réalité, personne ne l’observe, cette tour, et je me retrouve rapidement à devoir slalomer entre les groupes de voyageurs, dont un nombre conséquent de pèlerins venus j’imagine saluer la venue du Pape. Certains trainent encore des petits drapeaux jaunes, d’autres encore quelques pancartes à l’effigie du Saint-Père. De lui je ne dirais rien, pour la pure et simple raison que le peu que je sais de la religion catholique je ne le sais en réalité que de l’histoire de l’art – qui dira un jour l’utilité de lire “La Légende Dorée” de Jacques de Voragine pour comprendre l’art occidental ? Toujours est-il qu’en passant devant le buraliste Relais qui fait face aux quais, je ne peux m’empêcher de noter que la figure du Pape est partout. Il est d’ailleurs en bonne compagnie puisque Sarah Knafo occupe le reste des rayonnages – mais c’est un autre sujet, on y reviendra.
Un peu plus tôt dans la journée je lisais Dieu sait où en ligne la stupéfaction de l’ampleur qu’a pu prendre cette visite papale. Exit Céline Dion, exit Zinédine Zidane, la nouvelle rock star à un nom, et elle se nomme Léon ! Mais avons-nous vraiment raison d’être stupéfaits ? Dans le nihilisme ambiant, quoi de moins surprenant que la recherche de réponses dans la religion ? De nos jours, le moindre événement devient colossal comme un ballon de baudruche qui dans le vide ambiant gonfle jusqu’à exploser. De plus, la science ne sait ni pourquoi il y a quelque chose plutôt que rien, ni ce qui advient de notre conscience après la mort – même si elle soupçonne fortement que la réponse la plus logique est rien. Quant à la république – ha ha – qu’a-t-elle à dire au juste de la transcendance ?
La transcendance est intimement liée à la mort, et la république n’a justement rien à en dire, de la mort, sinon légiférer sur la profondeur réglementaire des tombes, la durée légale des concessions dans les cimetières, ou des conditions qui donnent accès ou non à l’aide à mourir – au grand dam du grand Pope d’ailleurs. Parfois, la république s’imagine parler de la mort quand elle parle des héros qui se sacrifient sur tel ou tel front. Mais en réalité, elle ne dit strictement rien de la mort au sens noble; elle ne parle que du sacrifice que font ces femmes et ces hommes qu’elle nomme “héros” et qui sont morts pour que la république elle-même ne meure pas.
La mort n’est pas l’affaire de la république, pas plus que la république ne peut rien y faire à la mort de la tour Montparnasse, sinon prendre note de la transformation de ce bâtiment en totem à la mémoire de l’hubris des hommes. Je note d’ailleurs que le Pape n’est pas venu bénir sa dépouille, mais à quoi bon s’est-il peut-être dit. La mort est l’affaire des vivants, et ce sont les vivants que les religions recherchent, pas les morts.
Il n’y a d’ailleurs pas que les religions qui souhaitent commercer avec les vivants, il y a aussi Sarah Knafo. De madame Knafo, je ne dirais rien non plus puisque je ne la connais pas plus que je ne connais le Pape – je note juste qu’elle a, si j’ai bien compris, des tonnes de choses à dire sur moi, et pas que des choses sympathiques, ce qui m’étonne j’avoue un peu, sachant que je crois n’avoir jamais ne serait-ce que croisé son chemin. Oh, je n’ai sans doute rien d’un ange, et je ne nie pas le péché originel. Mais j’aime bien imaginer que l’on me déteste pour une bonne raison, des frites que j’aurais pu lui voler au McDo, une crasse que j’aurais pu lui faire, un mauvais jeu de mots, ou tout simplement une erreur de jugement. Bah, je suppose que c’est ainsi que va le monde de nos jours. Qui que vous soyez, quoi que vous fassiez (ou ne fassiez pas d’ailleurs), quelqu’un quelque part qui ne vous connait ni d’Ève ni d’Adam veut votre peau. Et Sarah, elle veut ma peau à grand renfort d’affiches quatre par trois dans le métro et de bouquins de centaines de pages par dizaine en gondoles de rayon. J’en serai presque à préférer le Pape, mais fort heureusement ce Pape est bavard, ce qui soigne assez rapidement toute velléité en moi de le trouver sympathique.
Et puisque l’on en est à penser au Christ, je crois aussi que j’aurais encore préféré trouver Thélyson Orélien à la place de Sarah. Full disclosure : je n’avais j’avoue pas prévu de lire ce pauvre Thélyson, et je n’ai aucune compétence pour juger s’il a oui ou non utilisé une IA pour rédiger son dernier roman. Ce n’est pas cela le sujet. Le sujet, c’est la façon dont les uns l’ont encensé (et continuent de le faire) tandis que d’autres l’ont crucifié (et continuent aussi de le faire) pour des raisons qui n’ont objectivement rien à voir avec la littérature. Non que j’en pense quoi que ce soit de la littérature, puisque je n’y connais rien également ! Toujours est-il que j’imagine assez bien le chemin de calvaire sur lequel il est désormais engagé, ce qu’il va devoir traverser, les couleuvres qu’il va devoir avaler, pour le crime de ne pas avoir été le bon petit nègre que l’on attendait qu’il fût.
Est-il coupable ? Qui ne l’est pas ?!
Méritait-il ce qu’il va lui arriver ? Qui a ce qu’il mérite de nos jours !?
La morale de cette affaire n’a rien à voir avec l’IA. La véritable morale de cette affaire, c’est qu’il n’y a jamais qu’un pas entre écrire des romans d’aventure et en devenir le protagoniste. Faire le spectacle de son talent, c’est courir le risque de devenir le talent de son spectacle. (On me souffle dans l’oreillete que cet aphorisme est raté: tant mieux ! C’est bien la preuve qu’aucune IA n’a été impliqué dans cette cascade !) Et vu l’appétit de l’ogre médiatique, pas sur que le pardon soit à l’ordre du jour, n’en déplaise au nouveau Pape.
Mais peu importe ce que je peux en dire. De toute façon, aujourd’hui comme demain, une opinion n’est et ne sera jamais qu’une émotion qui s’imagine penser. Le train s’ébranle et m’arrache à ces considérations inutiles. Adieu Sarah, adieu Léon, adieu Thélyson ! Dans quelques minutes la tour Montparnasse ne jettera plus son ombre sur le sol que je foule, et la vie finira par reprendre ses droits sur le spectacle. Je ne suis plus que le énième passager d’un TGV qui traverse la Beauce depuis bientôt 20 ans, et qui continuera (peut-être, qui sait ?) de la traverser pour les vingt prochaines années.