Karine au coeur

Des incompétents, des orgueilleux, des paumés, des alcooliques, des musculeux, des ignares, des superstitieux, des racistes, des bourgeois, des crasseux…

Posté par Haslam Atufal le jeudi 1 octobre 2026

Watchmen (Fate Card) / Alexander Lufer

L’amour, Karine n’en avait strictement rien à faire. Car il faut voir ce que l’amour nous propose ! Des adulescents à peine matures qui s’imaginent adultes parce qu’ils ont une voiture et une carte bleue. Des pervers narcissiques qui ont le besoin vital d’entretenir ton infériorité pour assurer leur emprise. Des obsédés qui baiseraient une chaise si tu lui enfilais une jupe. Des incompétents, des orgueilleux, des paumés, des alcooliques, des musculeux, des ignares, des superstitieux, des racistes, des bourgeois, des crasseux… C’est sûr qu’en dressant un tel le portrait de la masculinité contemporaine, difficile d’imaginer éprouver quoi que ce soit d’autre que de la pitié ou du mépris, ce qui au fond revient du pareil au même.

Il est où au juste le bonheur au bout d’un tel chemin ? Ils sont où les gens heureux d’aimer, vraiment heureux, pas juste inconscient du mal qu’ils commettent, qu’ils se font, ou pire, juste trop lâches pour y remédier ? Pour Karine, l’amour, c’était la même chose que le père Noël, la fée clochette ou la petite souris : un conte pour enfants, et même pas un bon conte ou un conte moralement utile. Elle trouvait même révoltant que l’on en fasse autant à ce sujet. Pour elle, l’amour avait largement échoué dans sa mission de justifier notre raison d’être, et ne méritait guère plus que d’être oublié au fin fond du musée de nos désillusions.

Au fil du temps, Karine était devenue indifférente à cette préoccupation sociale, un peu comme le parisien devient à force indifférent à la jeune femme qui mendie au pied du métro un enfant sur ses genoux. Oui, ce monde est laid, mais l’amour n’en était certainement pas la solution. La solution, ça serait de donner enfin un logement à cette pauvre femme, une école pour son enfant, une grosse claque aux Parisiens qui les enjambent chaque matin à la sortie du métro Vavin, et d’arrêter de la faire chier avec cette connerie monumentale d’amour soi-disant heureux.

Karine n’était pas pour autant naïve, ou aigrie, ou misandre. Son point de vue n’était ni un rejet, ni une réaction, ni le résultat d’un traumatisme particulier. Elle était sensible au charme masculin (pour peu que l’on fasse preuve d’indulgence), elle aimait jouir et faire jouir. Mais amoureuse ? L’affection qu’elle avait pu éprouver au cours de sa vie sentimentale ne lui semblait pas du tout mériter ce terme. Elle avait des aventures régulières, des passades, des nuits blanches et même un ou deux potes toujours partant pour un peu de sexe, mais rien qui ne ressemble en quoi que ce soit à ce qu’elle avait pu voir au cinéma ou lire dans les romans.

Le plus étrange dans cette affaire, c’était que toutes ses amies vivaient comme elle. C’était comme si seuls les médias, la presse, la télévision, même YouTube ou TikTok n’avaient pas eu le mémo. L’amour n’est pas mort, il a juste disparu. Ce n’est plus un sujet, ni une considération, ni un problème. Dans son monde à elle, son umwelt aurait-elle dit si elle avait étudié la phénoménologie, l’amour n’était plus qu’une coutume du passé, un peu comme la tauromachie, le bal populaire, la guerre des tranchées ou le fait d’avoir des enfants. D’ailleurs, sur ce dernier point, ce n’est pas tout à fait exact : il y avait plein d’enfants dans son entourage, et elle avait plein d’amies maman, la preuve que l’on n’avait plus besoin des hommes sinon pour en faire, du moins les élever.

Si Karine lisait ce portrait que l’auteur fait d’elle, sans doute qu’elle aurait jugé ce dernier un brin gonflé de parler d’elle et de ce qu’elle éprouve dans ces termes. C’est bien digne d’un mâle cisgenre blanc neurotypique que de projeter sur elle le fantasme d’une femme forte, indépendante et épanouie, en impliquant tout de même qu’il manquait à sa vie l’essentiel à savoir l’amour – façon de dire sans le dire qu’elle avait quand même raté sa vie. Alors qu’il était évident que c’est l’auteur d’un tel pamphlet qui avait raté la sienne !

Pousse-toi de là, qu’elle lui aurait dit. Laisse-moi te dire la vérité vraie, celle que tu ne saurais voir puisque la paire de couilles que tu as posée devant tes yeux bloque ton regard !

L’amour n’est pas mort, et j’aurais aimé être amoureuse. Moi aussi, j’aurais voulu un jour savoir ce que cela fait que de rencontrer le beau prince que tu n’es pas sur le cheval blanc que tu n’as pas, vois-tu ! Je n’ai rien choisi, et je ne suis ni indifférente ni blasée. L’amour va très bien, bien au contraire de ce que tu penses. Il n’a même jamais autant pété la forme que depuis qu’on l’idéalise. Il a pris son indépendance, l’amour est devenu une légende, et comme toute légende, il n’a en rien besoin de s’incarner dans la réalité pour survivre.

Ce qui est mort, c’est l’idée que nous avons besoin de toi pour aimer. C’est bien cela qui t’afflige, rien d’autre ! En réalité, tu te contrefiches de l’amour comme de ta première chemise ! Tu as juste peur, peur de ne pas trouver en moi ou une autre (qu’importe) l’affection ou la raison de vivre que tu es incapable de construire toi-même. C’est ton égo qui git au sol, par l’amour. Tu es libre de poursuivre ta chimère si tu le souhaites, mais ne me mêle pas à cette affaire.

Mais fort heureusement pour cet auteur, et par la grâce des lois de la littérature, les protagonistes prennent rarement la parole pour critiquer les péripéties par lesquelles on les fait passer. S’il sied à l’auteur de déplorer la mort de l’Amour, il peut bien faire ce qu’il veut. Et Karine de continuer d’être Karine combien même jamais elle n’éprouvera l’amour qui malgré tout continue de nous faire tourner en rond.

Ici, l’auteur hésite. Rien ne l’empêche de bouleverser la vie de Karine, et de lui offrir enfin ce beau prince et son cheval blanc, sous la forme d’un Mathieu ou d’un Yanis, pour lequel enfin elle éprouverait enfin ce qu’elle n’a encore jamais connu. Mais qui y croit encore de nos jours, à ces histoires d’amour ? À la radio la voix désormais éternelle de Catherine Ringer lui rappelle que si l’amour existe bel et bien, c’est un chemin difficile. Karine est heureuse, de quel droit irait-il bousculer son bonheur ? Du reste, qui lui dit que Karine se laisserait faire ?

L’auteur lève la main. Il lui semble parfois que le mieux à faire est justement de ne rien faire. Au grand soulagement de Karine.