Alice et la Reine Rouge / John Tenniel
Christophe soupçonnait que, contrairement à une idée reçue, le bonheur n’était en réalité absolument pas l’objectif principal de la plupart des gens. Il lui semblait même que si être heureux avait réellement été notre principal objectif, le monde serait globalement bien différent de ce qu’il est, et que dans un tel monde l’on rencontrerait bien plus souvent des gens authentiquement heureux et satisfait de l’être.
Il avait éminemment conscience des apories que pose nécessairement toute interrogation sur la nature humaine. Si l’expérience qu’offrait le fait de vivre semblait naturellement universelle, la continuité dans l’espace et dans le temps d’une quelconque conception de notre nature semblait buter sur des faits obstinément contradictoires. Il avait donc conscience que son observation était partielle, locale, et donc en rien indicative d’une quelconque vérité fondamentale. Toujours était-il qu’il en était parvenu à cette conclusion, simple en apparence, mais vertigineuse, que le bonheur n’était en rien l’objet de nos désirs ou le fondement de ce qui nous anime.
Christophe n’était pas lui-même un homme heureux. La question lui aurait sans doute arraché une espèce de rictus, après quoi il se serait probablement exclamé « Être heureux, qu’est-ce que cela signifie ? » Non pas qu’il ne pouvait concevoir ce que Christophe heureux aurait pu signifier, mais juste que cette obsession contemporaine n’était pas la sienne. En vérité, celle qui voulait impérativement qu’il fût heureux, c’était sa mère.
Sa mère était obsédée par son bonheur. Elle avait tout sacrifié pour lui : sa carrière, ses économies, sa vie sexuelle et sentimentale. Toute sa vie s’est trouvée justifiée par l’existence de Christophe, et il lui était absolument inconcevable que ce dernier ne puisse baigner dans la félicité de son sacrifice. Assurément, on fait pire comme croix à porter que l’amour inconditionnel de sa mère. Mais une croix reste une croix, et le jeune Christophe ploya longtemps sous le poids considérable qu’elle imposa sur sa vie.
Longtemps, il en conçut du ressentiment, de l’ingratitude aurait-elle dit. Les conflits furent nombreux, des mots furent prononcés, de ceux que l’on pense vraiment, mais que l’on regrette toujours amèrement. Et puis la vie a fait son œuvre, Christophe prenant finalement son indépendance - bien tardivement il est vrai. Elle ne renonça pas pour autant à son projet de s’assurer envers et contre tout du bonheur de sa progéniture. C’est donc plutôt Christophe qui renonça à contredire ce projet, en acceptant enfin de se dire heureux lorsqu’elle lui posait la question, quoi qu’il en pense.
Pour autant, pour une personne qui avait occupé autant d’espace dans sa vie, Christophe ne pensait pas si souvent à sa mère. Peut-être parce qu’il n’osait pas affronter le soulagement qu’il éprouva lorsqu’un cancer fulgurant emporta cette femme pourtant robuste de manière bien trop précoce. Où peut-être parce que l’une des lois de la nature veut que les enfants oublient vite leurs parents, tandis qu’ils sont bien plus curieux de leurs grands-parents (et ne parlons pas des ancêtres réels ou fantasmés). Christophe y avait pensé aussi – de toute évidence Christophe pensait beaucoup – et en avait déduit que cet aveuglement d’une génération envers la précédente était nécessaire pour lui permettre de se réaliser en dépit de celle qui l’a engendré.
Une seule certitude néanmoins : si Christophe semblait immunisé à la joie, sa mère n’y était strictement pour rien. Car si ce dernier reconnaissait volontiers que Freud avait bien du mérite et le nez fin, il lui semblait trop facile, trop pratique de faire de son indisposition au bonheur une simple conséquence d’un défaut d’éducation ou d’une mémoire refoulée. Christophe tenait à être tenu responsable de sa pensée, et trouvait déplorable la tendance moderne à psychiatriser à outrance le moindre de nos défauts.
Malheureusement, cette lucidité ne poussait pas Christophe a aller plus loin, et à se demander si l’indisposition au bonheur qu’il retrouvait chez quasiment toutes les personnes qu’il avait rencontrées n’était pas en réalité le simple reflet de la sienne d’indisposition. On voit le monde tel que l’on est, et il le savait bien. Mais il aurait objecté que même s’il devait en effet sa sensibilité à la question à son trait de caractère, il avait accumulé suffisamment de preuve objective étayant sa petite théorie personnelle de l’ordre du monde.
La poursuite du bonheur n’est pas la motivation première du genre humain. Cette constatation expliquait tellement de choses, se disait-il ! Nous ne sommes pas heureux, collectivement heureux, tout simplement parce que nous ne voulons pas être heureux, collectivement heureux. D’accord d’accord, ajoutait-il en son for intérieur. Mais alors en ce cas, que voulons-nous ?
Christophe pouvait passer des heures à y réfléchir, à élaborer des thèses, des antithèses, des synthèses, des révolutions coperniciennes qui succédaient à d’autres révolutions marxistes, et qui donnaient lieu dans son petit tribunal intérieur à des scènes de mises à mort qui aurait dressés les cheveux sur la tête de Robespierre ! Tout cela était d’une vanité totale, il le savait, mais il ne parvenait pas à y échapper.
Car Christophe savait le confort qu’il y a à s’interroger sur ce qui motivebt les autres plutôt qu’à se demander ce que l’on veut soi-même. « Qu’est-ce que je veux ? » Voilà bien une des rares questions à laquelle Christophe ne savait que répondre. Savoir ce que l’on veut, et avoir l’assurance que c’est bien ce que l’on veut, c’est peut-être cela, la clef du bonheur, se disait-il au bout d’une énième nuit blanche. Il n’en était pas plus avancé, et il faudrait retourner travailler dans quelques heures.
Perdu pour perdu, Christophe daignait enfin se lever. Il enfilait alors un short et sa paire de baskets. L’aube commençait à peine à perler l’horizon alors qu’il s’élançait sur le macadam. C’est fou combien on court pour tourner en rond. Alors, il repensait à Alice, essoufflée elle aussi de sa course vaine, écoutant la Reine lui expliquer « Ici vois-tu, on est obligé de courir aussi vite qu’on peut pour rester sur place. »