It’s raining in paradise / Elizabeth Roman
17h30. Je longe les Halles tandis que le jour s’achève. Un jour blafard, dénué de soleil, et dont la lumière diffuse annule toutes les ombres portées. Les passants qui déambulent semblent flotter au-dessus des pavés. Eux aussi longent les Halles, entrent ou sortent des magasins ouverts, se rejoignent ou se séparent. Eux aussi ignorent ostensiblement les dizaines de camions de CRS parqués dans toutes les rues autour de la canopée. Dans les camions dont les moteurs tournent – il commence à faire froid - l’ennui des forces de l’ordre est palpable. Il faut bien dire qu’à cet instant, l’ordre règne, du moins un ordre commercial, transactionnel, dans lequel chacun est invité à remplir sa fonction de consommateur, ou à tracer son chemin.
Alors je trace mon chemin.
Quelques rues plus loin, le bar qui me sert de refuge est désert. D’une part parce qu’on est mardi soir. De l’autre parce que ce mardi soir a ostensiblement la gueule de bois. J’observe par la devanture qu’un nouveau magasin dédié à la vape a pris la place du vendeur de bonbons. Il faut dire aussi que de nos jours les enfants deviennent une denrée rare. De plus, du point de vue de la sécurité sociale et de la santé publique, je trouve cette substitution remarquablement raccord. Je ne serais même pas surpris de découvrir qu’il s’agit en réalité du même commerçant qui s’est juste mis à la page. Néanmoins, je ne fume pas – je ne peux pas avoir tous les travers ! - alors que j’aimais bien acheter un bonbon ou deux. Un signe de plus que j’entretiens de moins en moins de rapport avec mes contemporains.
Une patrouille de police interrompt ma mélancolie sucrée. Les agents qui défilent semblent tendus, stressés, inquiets ; ils ont le même air que le fameux Jawad quand ce dernier entra dans le tribunal. Je me dis alors que le malentendu est notre condition, que nous le savons bien et que nous l’oublions pourtant systématiquement. Il n’existe pas de démonstration de force qui ne soit simultanément une démonstration de faiblesse. Une nation contrainte d’imposer la paix à son peuple par la force démontre que ce peuple n’est pas le sien, de même qu’un peuple réduit à l’émeute pour contraindre la nation à tenir sa part du contrat social démontre que cette nation n’est plus la sienne.
Mais je ne suis ni Hobbes, ni Diderot, ni Habermas. Ce qui s’est produit, ce qui se produira, est si prévisible qu’en parler ne sert qu’à brasser du vent. Le pouvoir, ce n’est pas le pouvoir d’imposer le droit. Le pouvoir, c’est le pouvoir d’échapper à la nécessité d’imposer le droit. Mais de nos jours ; l’impuissance galope – déplorable image du monde inversé - alors reste le spectacle. Le spectacle et sa conséquence la plus logique, la violence la plus débridée.
Le vent se lève, disait Valery. Le vent se lève, il faut tenter de vivre.
Tenter de vivre, facile à dire semblent crier des milliers de voix. Tenter quoi si l’échec est garanti ? Et que signifie vivre dans ce monde dénué de merveilles, asservi aux logiques comptables, déserté par la tendresse et la compassion ? Puisque le fascisme – sous une forme ou sous une autre – est l’aboutissement logique du capitalisme contemporain, au contraire, il convient de ne surtout pas se presser ! Vivre oui, vivre mal, mais surtout vivre pas trop vite hein ! La fin est inéluctable, à quoi bon s’empresser de la faire survenir ? disent les uns, tandis que les autres disent Au contraire finissons-en une bonne fois pour toutes, et après, on verra bien.
Dehors, les réverbères se sont allumés. Ce n’est pas encore la nuit, mais ce n’est plus le jour. Les passants allongent le pas, les foulées s’accélèrent. Chacun d’eux emporte son histoire, son opinion, sa circonstance, mais les corps restent muets. Ce que je vois ne me révèle rien d’eux, et je sais que j’émets mes hypothèses en vain. J’avais lu je ne sais où je ne sais quand l’idée que chaque personne, chacun de nous, est la réponse évolutive unique à une question qui nous échappe. Nous passons un temps fou à chercher des réponses, alors que c’est la question que nous devrions poursuivre.
Je doute néanmoins que l’incertitude, ainsi que l’humilité qu’elle nous impose, ne redevienne populaire de sitôt. L’air du temps est au contraire propice aux grandes certitudes, aux convictions irrationnelles, aux solutions finales. Ceux qui savent abondent ! Ils savent, ils savent même qu’ils se trompent (les plus cyniques), mais ce n’est pas ce que l’air du temps leur demande. Il faut avoir l’air sûr de soi en toutes circonstances. L’époque est mûre pour les prophètes, nos cœurs arides n’attendent plus que l’étincelle pour s’enflammer.
La patrouille de CRS repasse dans l’autre sens. Un chien aboie en leur direction. Sa maitresse s’excuse platement, mais les CRS restent stoïques. Le couvre-feu ne débute qu’à 23h ce soir. Je referme le clapet de mon ordinateur, en espérant pouvoir y échapper tout à l’heure après la rencontre avec Karim Kattan et Nour Elassy. Mais il n’y a pas de couvre-feu pour les feux qui brulent à l’intérieur des cœurs.